18.3.10

Toute une vie pour apprendre...

(texte écrit d'après mes notes de l'époque, non relu par Papy)

Un soir, j'étais arrivé très en colère chez Papy.

Il m'attendait depuis plusieurs heures, car nous devions travailler à de nouveaux billets pour le blog.
En réalité, lui, il s'en fichait un peu. C'était l'époque où il ne comprenait rien à ce qu'était un blog. Il n'avait accepté l'idée que parce que cela nous permettait de passer de longues heures ensemble.

Mais moi, je pestais contre tous ces collègues imbéciles dont l'inorganisation et la lenteur m'avaient fait prendre autant de retard. Je n'avais pas de mots assez grossiers, ni assez violents pour les haïr tous, les uns après les autres.

Papy m'avait écouté avec amusement, me disant juste :
— Toi, Nicolas ? Tu parles comme ça des gens ? Toi qui te dis si tolérant...

Cette mise en cause m'avait, je crois, énervé encore plus, et je lui avais rétorqué :
— Tolérance, mon cul ! Faudrait tout accepter, sinon, on serait intolérant, c'est ça ? La tolérance, c'est pas ça !

— Parce que, d'après toi, c'est quoi, être tolérant ?

Voyant que j'avais un peu de mal à répondre, mais que sa question m'avait calmé comme par magie, il m'annonça que, avant de commencer à travailler sur ce que nous avions prévu, il allait me parler un peu de « cette fameuse tolérance ».

— Ce dont tu parles, vois-tu, Nicolas, ce n'est qu'une toute petite partie de la tolérance. Ce dont tu parles, ça s'appelle l'indulgence. C'est ce qui te fait tolérer des choses que tu n'es pourtant pas obligé d'accepter. La tolérance, c'est une chose bien plus grande et bien plus compliquée que ça. Tellement compliquée qu'il faut une vie entière pour l'entrevoir. C'est beaucoup de choses, la tolérance, et se dire tolérant est bien souvent très présomptueux. C'est pour ça que je t'ai taquiné en te rappelant que tu te dis parfois « tolérant » !

En écrivant ça, je me rends compte à quel point Papy savait m'apprendre, me transmettre. Papy était une main tendue vers les générations suivantes. Il appelait ça « passer le témoin ».

— L'indulgence, c'est le contraire de l'intransigeance. C'est ce qui permet aux hommes de se supporter avec leurs imperfections. C'est déjà beaucoup, mais c'est loin d'être tout. La tolérance, c'est aussi fait de tempérance et de modération. Ces sagesses qui font qu'on retient ses coups, qu'on réduit volontairement la voilure de ses actes et de ses paroles. Ce sont des vertus si tu les pratiques par respect pour l'autre. C'est donc aussi la douceur et la gentillesse, qui sont des tempérances actives, comme des caresses. La tolérance est aussi faite de quelque chose de bien plus complet : la bienveillance. C'est une indulgence teintée d'amour, c'est celle que j'essaie d'avoir avec toi, parce que je t'aime, parce que je me souviens du petit bonhomme que tu étais et que ça m'attendrit toujours.

Je commençai alors à saisir mes feuilles et mon stylo, convaincu que ce que me disait Papy était mille fois plus important que ce que nous avions prévu de faire. Et j'avais surtout peur d'oublier.

— Et puis, dans la tolérance, il y a aussi les vertus de l'intelligence, qui sont la compréhension et l'ouverture. Sans elles, tu ne peux pas comprendre ce que l'autre ressent, tu ne peux pas le concevoir, tu restes enfermé dans ce que tu connais. Il y a donc aussi de l'acceptation dans la tolérance, parce qu'il faut parfois accepter des choses que tu ne peux même pas comprendre, puisque tu n'es pas l'autre. La tolérance est impossible, enfin, sans la patience. La patience, à elle toute seule, demande déjà toute une vie d'efforts. Alors, la tolérance, tu imagines... C'est comme l'humanité, c'est un long, très long parcours, et je ne suis pas sûr qu'il finisse un jour.

Je pense très souvent à cette conversation. J'y pense et je fais des efforts sur moi-même pour essayer de m'améliorer un peu.

Et surtout, je ne prétends plus jamais l'être, tolérant. Ce serait trop prétentieux.


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9.3.10

Comment veux-tu être un Homme ?

Vous l'avez compris : j'ai connu, depuis le départ de Papy, quelques passages très difficiles.
Rassurez-vous : cela va de mieux en mieux et tout cela est maintenant plutôt derrière moi.
Pourtant, je porte encore tout ça. Je pense que les difficultés de la vie nous constituent pour peu qu'on sache les relire et les surmonter vraiment. Elles restent donc en nous même si nous savons ne plus en souffrir.

J'ai fait un rêve la nuit dernière, parce que tout cela revient encore me hanter la nuit. Peut-être est-ce ma façon de cicatriser...

J'étais dans une sorte de cave, une espèce de réduit sombre et exigu, avec juste un soupirail en hauteur pour apporter un peu de lumière. Ce soupirail était fermé par des barreaux, comme c'était le cas dans la cave de la maison de Papy. Pourtant, ce n'était pas sa cave. C'était un endroit dont je devinais que je ne le connaissais que depuis peu de temps.

Au bout de quelques instants, je me suis senti infiniment triste. Aussi profondément triste que la cave semblait être profonde elle aussi. J'ai même eu l'impression que la cave, comme un ascenseur, s'enfonçait encore davantage. Ce mouvement me donnait la nausée et c'était comme si je vomissais la tristesse de ces dernières années si difficiles.

Puis je me suis aperçu que j'avais une corde autour du cou et que j'étais pendu dans le vide. J'avais attaché la corde aux barreaux du soupirail et je m'étais pendu. Dans le rêve, je savais que j'étais mort.
Baissant les yeux, j'ai alors vu Papy assis dans son vieux fauteuil, ce fauteuil dans lequel il s'installait quand nous discutions du blog, quand je l'écoutais parler, mon petit magnétophone posé sur mes genoux, pour écrire de nouveaux billets.

Papy levait les yeux vers moi et m'observait avec la bienveillance que je lui ai toujours connue. Je crois que je ne lui ai pas parlé, mais que mes yeux l'interrogeaient.
Alors, Papy m'a dit :
- C'est bien, Nicolas...
J'étais étonné de ses mots, je me sentais en plein désarroi, pendu au bout de ma corde, moi qui me savais mort.
- Mais, je suis mort ! lui ai-je répondu.

Papy m'a alors souri, avec une grande plénitude et ses yeux respiraient la sérénité.
Il m'a dit :
- Comment veux-tu être un homme, si tu n'es pas mort au moins une fois ?

J'ai gardé ce rêve avec moi au réveil, et il est encore devant moi aussi nettement que cette nuit.
Et je sens que je vais de mieux en mieux.

23.1.10

Et aujourd'hui ?

Quand j'allais voir Papy, certains soirs où nous devions écrire pour le blog, il me demandait souvent :
- Alors, Nicolas, qu'est-ce-que tu as fait de beau, aujourd'hui ?
Je répondais machinalement, lui racontant ma journée en quelques mots :
- Ben, pas grand-chose... J'ai fait des courses, j'ai envoyé des CV et je suis allé voir un pote...

Alors, Papy me regardait avec quelque chose dans le regard qui ressemblait un peu à de la pitié.
Il se mettait face à moi, faisait « coucou » avec sa main histoire de capter vraiment mon attention et, quand je le regardais enfin attentivement, il reprenait :
- Nicolas, je t'ai demandé ce que tu as fait de BEAU aujourd'hui.
Et il insistait bien sur le « beau », des fois que j'aie pas compris.

Petit à petit, j'ai pris l'habitude de lui répondre autrement que de façon automatique quand il me posait cette question. Je lui disais :
- Aujourd'hui, j'ai donné un sandwich à un type qui faisait la manche, j'ai fait un sourire à un gamin qui pleurait... et j'ai pété à la banque.

Papy aimait me poser cette question. Je pense qu'il voulait juste que je voie les choses sous cet angle au moins une fois de temps en temps, un peu comme une gymnastique qu'on ne ferait pas assez souvent.

Maintenant que nos séances d'écriture ne sont plus qu'un souvenir, j'y pense presque tous les soirs.
Et, dans mon lit, je me demande souvent ce que j'ai fait de beau aujourd'hui.

21.10.09

L'ombre gagne !

Papy me racontait parfois comment mon père, adolescent, écrivait à des prisonniers politiques au Chili ou ailleurs. Il militait à l'époque chez Amnesty International, dont un mode d'action devenu célèbre était de montrer aux geôliers que les projecteurs étaient braqués sur eux, pour sauver la vie de prisonniers torturés, oubliés de tous et menacés de mourir en prison en toute discrétion, souvent « suicidés ». Les régimes visés étaient la Birmanie, le Chili, le Cambodge, l'Argentine ou les dictatures communistes.
Là où l'état de droit n'existait pas, la conscience des démocraties se manifestait, obligeant les bourreaux à reculer, l'injustice ne redoutant rien autant que la lumière.
Le principe était donc d'écrire pour faire reculer l'ombre, briser le silence, et faire triompher la justice.
D'ancien prisonniers ainsi sauvés ont relaté combien ces courriers venus du monde entier avaient compté, autant pour renforcer chez eux la volonté de vivre que pour faire pression sur les autorités de ces états totalitaires.

Mes amis, je viens de soumettre à mon père une information qui l'a plongé dans un profond désarroi. Car, pour la première fois, c'est en France qu'il faut écrire pour sauver une vie que des geôliers tentent de faire discrètement disparaître... Pour la première fois, l'ombre gagne à ce point qu'il nous faut nous battre sur notre propre sol contre l'arbitraire.

Il s'agit d'un homme, qui a été condamné sans avoir de sang sur les mains. Mais il a eu le mauvais goût de dire tout haut, lors de son procès, quelles étaient les conditions de détention qui lui étaient imposées en prison. Il a décrit les mauvais traitements pourtant bien connus à la prison de Clairvaux, une des pires de notre pays. Il a pointé du doigt les 24 transferts qu'il a subis (Rouen, Épinal, Fresnes, Strasbourg...), obligeant sa compagne à abandonner son logement et à se ruiner en transports, il a raconté le co-détenu mort dans la cellule, d'un cancer, à ses côtés, les règlements de compte, les 3 ans à l'isolement contre l'avis des médecins, la brutalité des surveillants... Bref, il a brisé l'omerta dont dépend la survie de l'administration pénitentiaire.

Aujourd'hui, l'Association Ban Public, celle-la même qui recense pour la presse les vrais chiffres des suicides en prison, pousse un cri d'alarme. Pour la première fois de son histoire, cette association si réputée appelle à écrire à cet homme, car « les mauvais traitements et vexations – y compris le rationnement de nourriture – qu'il subit, laissent entrevoir qu'un scénario s'écrit pour le faire disparaître ».
Dans son quartier d'isolement à Clairvaux, sans témoin, l'administration a toute latitude, au-delà des lois, pour agir en toute discrétion.
Comme autrefois au Chili.

C'est donc avec une infinie tristesse que Papa a vu son fils écrire hier une carte, comme lui vingt ans auparavant, pour soutenir un détenu en danger de mort. Mais, cette fois, dans une prison de France.

Que chacun d'entre vous fasse ce qui lui semble être juste, en se déterminant selon ses convictions personnelles.
En ce qui me concerne, j'ai trouvé que répondre à cet appel en écrivant hier, puis chacune des semaines à venir, à cet homme était mon devoir, si infime et sans mérite, et que le seul vrai courage, pour être digne de mon papy, commençait là.
En espérant ainsi que nous n'aurons plus jamais à le faire sur le sol français.

Que ceux qui auront un timbre à offrir et l'envie de se joindre à moi répondent à cet appel en écrivant une carte, avec une phrase toute simple mais humaine et chaleureuse, à l'adresse suivante :

Monsieur Loïc Delière
Centre pénitentiaire de Clairvaux
Quartier d'isolement
Ville-sous-la-Ferté
10310 BAYEL

Le « Monsieur » est important, parce qu'on n'est jamais appelé « Monsieur » en prison.

Là où la dignité humaine est en danger, là où l'ombre gagne, Papy m'a appris que nous devions être là. Car l'humanité n'est pas chose naturelle, elle est un combat de chaque jour, et la torche à transmettre est si vite éteinte si l'on n'y prend garde.

Cet appel n'a pas été relayé par les médias, malgré les efforts de l'association.
Il est vrai que l'actualité, ces temps-ci, a été chargée de choses tellement plus importantes...

Lien vers l'appel de Ban Public


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