Un soir, j'étais arrivé très en colère chez Papy.
Il m'attendait depuis plusieurs heures, car nous devions travailler à de nouveaux billets pour le blog.
En réalité, lui, il s'en fichait un peu. C'était l'époque où il ne comprenait rien à ce qu'était un blog. Il n'avait accepté l'idée que parce que cela nous permettait de passer de longues heures ensemble.
Mais moi, je pestais contre tous ces collègues imbéciles dont l'inorganisation et la lenteur m'avaient fait prendre autant de retard. Je n'avais pas de mots assez grossiers, ni assez violents pour les haïr tous, les uns après les autres.
Papy m'avait écouté avec amusement, me disant juste :
— Toi, Nicolas ? Tu parles comme ça des gens ? Toi qui te dis si tolérant...
Cette mise en cause m'avait, je crois, énervé encore plus, et je lui avais rétorqué :
— Tolérance, mon cul ! Faudrait tout accepter, sinon, on serait intolérant, c'est ça ? La tolérance, c'est pas ça !
— Parce que, d'après toi, c'est quoi, être tolérant ?
Voyant que j'avais un peu de mal à répondre, mais que sa question m'avait calmé comme par magie, il m'annonça que, avant de commencer à travailler sur ce que nous avions prévu, il allait me parler un peu de « cette fameuse tolérance ».
— Ce dont tu parles, vois-tu, Nicolas, ce n'est qu'une toute petite partie de la tolérance. Ce dont tu parles, ça s'appelle l'indulgence. C'est ce qui te fait tolérer des choses que tu n'es pourtant pas obligé d'accepter. La tolérance, c'est une chose bien plus grande et bien plus compliquée que ça. Tellement compliquée qu'il faut une vie entière pour l'entrevoir. C'est beaucoup de choses, la tolérance, et se dire tolérant est bien souvent très présomptueux. C'est pour ça que je t'ai taquiné en te rappelant que tu te dis parfois « tolérant » !
En écrivant ça, je me rends compte à quel point Papy savait m'apprendre, me transmettre. Papy était une main tendue vers les générations suivantes. Il appelait ça « passer le témoin ».
— L'indulgence, c'est le contraire de l'intransigeance. C'est ce qui permet aux hommes de se supporter avec leurs imperfections. C'est déjà beaucoup, mais c'est loin d'être tout. La tolérance, c'est aussi fait de tempérance et de modération. Ces sagesses qui font qu'on retient ses coups, qu'on réduit volontairement la voilure de ses actes et de ses paroles. Ce sont des vertus si tu les pratiques par respect pour l'autre. C'est donc aussi la douceur et la gentillesse, qui sont des tempérances actives, comme des caresses. La tolérance est aussi faite de quelque chose de bien plus complet : la bienveillance. C'est une indulgence teintée d'amour, c'est celle que j'essaie d'avoir avec toi, parce que je t'aime, parce que je me souviens du petit bonhomme que tu étais et que ça m'attendrit toujours.
Je commençai alors à saisir mes feuilles et mon stylo, convaincu que ce que me disait Papy était mille fois plus important que ce que nous avions prévu de faire. Et j'avais surtout peur d'oublier.
— Et puis, dans la tolérance, il y a aussi les vertus de l'intelligence, qui sont la compréhension et l'ouverture. Sans elles, tu ne peux pas comprendre ce que l'autre ressent, tu ne peux pas le concevoir, tu restes enfermé dans ce que tu connais. Il y a donc aussi de l'acceptation dans la tolérance, parce qu'il faut parfois accepter des choses que tu ne peux même pas comprendre, puisque tu n'es pas l'autre. La tolérance est impossible, enfin, sans la patience. La patience, à elle toute seule, demande déjà toute une vie d'efforts. Alors, la tolérance, tu imagines... C'est comme l'humanité, c'est un long, très long parcours, et je ne suis pas sûr qu'il finisse un jour.
Je pense très souvent à cette conversation. J'y pense et je fais des efforts sur moi-même pour essayer de m'améliorer un peu.
Et surtout, je ne prétends plus jamais l'être, tolérant. Ce serait trop prétentieux.
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