le blog de Firmin

13.10.06

Qu'avons-nous fait des enfants des "Indigènes" ?

Je suis allé voir, au cinéma, " Indigènes ".
Je ne vous parlerai pas du film, car l’émotion a été trop forte. Les larmes m’ont brouillé le regard jusqu’à la dernière image. Les gens se levaient déjà que j’étais encore assis, les yeux gonflés et fixés sur l’écran. Cela m’a fait autant de mal que de bien, c’est impossible à expliquer, je ne pourrais pas.

Ce gamin, Djamel, a fait là une grande chose, une chose juste.

Je devrais être mort. J’aurais dû rester près de Monte Casino.

Quelques tireurs étaient embusqués dans une maison. La bâtisse était très grande, magnifique bien que criblée d’impacts et en partie effondrée sur la droite. Nous traversions le jardin, qui montait en pente raide depuis la route où des blindés avançaient.
Il fallait faire taire les dernières résistances pour sécuriser cette route, et des tirs sporadiques partaient de cette maison. Sans doute deux ou trois Allemands rescapés pris au piège.

Nous étions une quinzaine, répartis en deux groupes.
Parvenus aux derniers massifs, cachés derrière la végétation, il nous restait environ trente mètres à parcourir pour atteindre les murs. Tout semblait calme et nous avons lancé l’assaut.
À cet instant, des rafales se sont déchaînées, venant d’une mitrailleuse que nous n’avions pas repérée, tirant d’une fenêtre du rez-de-chaussée. Le sol était labouré par les obus, et je me suis effondré, la cheville prise dans un trou que je n’avais pas vu.
Sonné, je n’ai pas vraiment entendu la seconde équipe, qui avait atteint la maison par derrière, tirer et réduire au silence la mitrailleuse.

J’ai relevé la tête.
Tout mon groupe avait été fauché. Pas un gémissement, pas un cri. Nous étions si près que les balles avaient déchiré leurs corps. Mon genou était en sang à cause d’une vilaine pierre.

J’avais 22 ans, mes amis. Vous vous rendez compte ?
Arabes ou Français, leur sang était rouge, c’était le même. J’ai vu les corps des Allemands.
Nous avions tous vingt ans et nous étions là.

Nous avions été jetés là par des gens qui pensaient que notre sang n’était pas le même, que l’Humanité se rangeait en " catégories d’hommes " et que l’Europe se répartissait entre les peuples supérieurs et les peuples inférieurs.
Les bombes de Monte Casino, puis celles de Berlin ont écrasé les hommes, ont broyé la chair et le béton.
Mais les idées survivent aux bombes.

J’ai vu un film et tout cela revient. Pardonnez-moi d’en parler encore et toujours, je vous jure que je ne voulais pas. Je voulais vous parler d’espoir et d’amour, et je m’aperçois que je ne ressasse que l’horreur de mes vingt ans.

Rendre justice aux Indigènes, ce n’est pas seulement reconnaître, si tard, leur droit à une pension digne. Ceux qui sont morts dans ce jardin, avec des rêves de France libre plein la tête, n’en ont que faire.
Étouffons les idées indignes avant que les bombes soient nécessaires. Agissons avant que les guerriers soient notre seul recours.
Munich nous a entraînés au fond de l’horreur. Qui a eu vingt ans en 1944 ?

L’Homme au-dessus de tout… La dignité humaine comme seule chose sacrée.
L’Allemagne humiliée en 1918 nous a fait goûter de son enfer.
D’autres peuples aujourd’hui vivent dans la haine de l’occident.
Le fascisme n’est pas mort sous les bombes de 1944. Il erre depuis, cherchant des cœurs humiliés et revanchards pour se réincarner.
Les Allemands de Monte Casino n’étaient pas plus mauvais que nous. J’ai vu leur sang couler, et il était aussi rouge que le nôtre.

Mais le malheur et la misère les avaient mis dos au mur. L’humilié rêve toujours, dans le secret et l’amertume de son cœur haineux, de devenir le maître à son tour. Et il n’a rien à perdre.

Nos valeurs sont bonnes et nous avons raison d’être démocrates et républicains. Ces valeurs sont universelles et chaque homme a vocation à devenir libre, libéré des dogmes et des tyrannies.
Nous avons raison. Comme nous avions raison en 1944. Mais à quoi cela sert-il d’avoir raison sous les bombes ? À quoi cela sert-il d’avoir raison tout seul ?

J’ai combattu aux côtés de musulmans qui rêvaient de libérer Paris et de lever avec nous l’oppression des fascistes. Leurs visages, si nombreux, leurs yeux qui ont vingt ans pour l’éternité, habitent mes nuits et hantent mon sommeil.
Ils ont gravi les montagnes, les pieds gelés par l’hiver 1943, pour la Liberté.

Ceux qui ne sont pas morts voient aujourd’hui leurs petits-enfants nous haïr, rejeter ces valeurs sacrées, jusqu’à refuser la démocratie, et ne comprennent pas ce que nous avons fait de leurs familles.
Comment avons-nous pu, en soixante ans, arriver à faire siffler la Marseillaise par ceux dont le grand-père s’est effondré à mes côtés, jetant sa vie dans le combat contre le racisme ?
Je voudrais tant les consoler. Je voudrais être leur grand-père, par fidélité à leurs grands-pères.
Nous nous sommes tenus chaud, dans la neige qui mordait nos orteils, mélangeant nos souffles, nos corps et nos douleurs…

Je voudrais leur dire combien leurs grands-pères était fiers d’être français, généreux, humbles, exemplaires, républicains, démocrates.
Qu’avons-nous fait des enfants de leurs enfants, qu’ils nous avaient confiés ? Avons-nous respecté notre engagement, avons-nous fait notre devoir en les aimant comme nos propres enfants ?

Est-il encore temps d’éviter au monde musulman de se jeter dans une guerre contre la liberté et la démocratie ? Pouvons-nous encore éviter cet infernal malentendu, que les fascistes de tout bord attisent de leurs propos haineux ?
Est-il encore temps de sauver la liberté et la démocratie sans servir le camp de la haine ?

Est-il temps de consoler ces enfants de la misère, pour sauver leurs vingt ans ?
J’ai fait la guerre pour les enfants. J’aurais sinon préféré la mort, je le jure.

Tous les enfants du monde auront un jour vingt ans.
Qu’ils soient libres et vivants est le seul combat qui vaille la peine.

Les Droits de l’Homme ne sont pas notre propriété, nous n’en sommes que les gardiens. Faisons-les aimer, ou nous aurons perdu jusqu’à notre âme.

11 Comments:

  • La guerre est l’apothéose de la haine. Moi qui suis un vieil alchimiste, je connais les distillations, je sais par quels procédés longs et précis, on arrive avec des recettes toujours identiques, à semer dans les esprits ce sentiment. Une fois ce sentiment insidieusement cristallisé dans les cerveaux il suffit alors d’allumer la mèche et tout explose ! Vous tous qui n’avez pas eu, comme moi, l’opportunité de connaître l’affaire Dreyfus de votre vivant, courrez vite dans les bibliothèques lire la presse populaire du début du XXéme siècle et vous comprendrez comment lentement avec patience on distille la haine dans une nation. Ce fut un coup de maître, en même temps dressez tout un peuple contre les juifs et contre l’Allemagne. En août 1914 toute une belle jeunesse est partie à la boucherie en chantant et fleurs au fusil. D’une pierre (brute) deux coups et deux coups qui ont durés deux générations ! Le peuple est une terre fertile dans laquelle les graines lèvent vite, si aucune voix ne s’élève pour tempérer le propos ou pour contredire les discours trop souvent convenus. Mrs Bush, pères et fils ont bien profités de la leçon pour envoyer la fine fleur de la jeunesse étasunienne se faire sacrifier sur l’autel du dieu Dollar. L’Histoire devrai être porteuse d’expérience donc de connaissance. Merci Firmin de nous rappeler que la Fraternité doit se perpétuer au-delà de la guerre et que le vrai sens de la patrie est celle de l’Humanité.
    L’Alchimiste

    By Anonymous L'alchimiste, at vendredi, octobre 13, 2006 12:25:00 PM  

  • Quelle chance que vous puissiez partager ces souvenirs terribles avec nous...

    Témoin d'une réalité atroce vous avez le devoir de raconter, raconter et raconter encore, surtout ne censurez rien car votre regard a immortalisé ce que nous devons éviter à nos enfants (à nous mêmes ?... vous avez survecu pour que ces hommes ne soient pas oubliés...

    J'ai lu et relu vos paroles, j'ai l'impression de voir ces visages et ces corps... ils sont maintenant dans ma mémoire et je penserai à eux... grâce à vous leur souvenir perdurera dans mon esprit et j'en parlerai à mes enfants...

    Je vous en prie, racontez pour que nous n'oublions pas !

    Vous êtes un témoin, un relais, vous êtes la mémoire...

    Merci pour moi, merci pour nous, merci pour eux...

    By Anonymous Julien, at vendredi, octobre 13, 2006 10:55:00 PM  

  • Alors Firmin, que penses tu du micro crédit et du Prix Nobel de la Paix ?

    By Anonymous Jean Aimar, at samedi, octobre 14, 2006 9:23:00 AM  

  • Quelle malheureuse époque où les choix pouvaient paraitre simples.
    Qui se souvient que les français ont tué des centaines de gens à Alger le 8 Mais 1945, parce qu'ils manifestaient?
    Qui se souvient que la ségrégation raciale était jugée parfaitement normale par la cour suprème des États Unis jusque dans les années 1950?
    Qui se souvient que les religieux monothéistes n'accordent pas les mêmes droits aux hommes et aux femmes?
    Les raisons de détester les autres sont nombreuses, variées et abondantes; nous ne pouvons qu'essayer de nous en prémunir par la raison. Mais c'est une question d'éducation et de point de vue, qui n'est pas partagé par tous, loin de là. Je dirai même qu'au plan mondial, il apparait minoritaire pour des raisons médiatiques et démographiques.

    By Anonymous ji_louis, at samedi, octobre 14, 2006 7:44:00 PM  

  • Super cette article ... Quel bon blog, je n'est pas encore lu, les autres articles, mais je suis déja impatient de lire la suite ! C'est vrai, quant lisant un blog, je ne pense jamais : quel age peut avoir l'auteur du blog, et là j'avou que j'ai plutot été surpris mais bien surpris chapo ^^ Bonne continuation ;)

    By Anonymous charles, at samedi, octobre 14, 2006 10:46:00 PM  

  • Monsieur Firmin,

    J'espère ne pas vous faire de peine, ni vous faire douter de vos idéaux. Mais je ne crois que pas que les gens qui sont tombés à vos cotés pendant la guerre sont morts pour un idéal.
    La plupart sont allés au combat parce qu'ils y étaient obligés. Beaucoup l'ont accepté non pas pour défendre les valeurs républicaines ou la morale, non: ils ont combattu pour défendre leur terre. Leur maison, leur jardin et leur famille.
    Ils ne se sont pas battus pour l'humanité, ils se sont battus pour eux!
    Je ne les juge pas et je leur rend hommage tout autant, la n'est pas la question. Mais moi suis prêt à mourir pour ma famille, mais pas pour un idéal. Pour des idées, comme disait Brassens, "qui font 3 petits tours et puis s'en vont".

    Stéphane

    By Anonymous Anonyme, at dimanche, octobre 15, 2006 1:28:00 PM  

  • là je dit monsieur!!!!!!
    je n'ai que trente ans et mes yeux brilles devant tous ces mots si bien dit.
    je vous vous le redit bravo et encore monsieur avec un grand M.
    wilfried

    By Anonymous derame, at dimanche, octobre 15, 2006 2:41:00 PM  

  • merci

    damien

    By Anonymous Anonyme, at mardi, octobre 17, 2006 1:45:00 PM  

  • encore un superbe article firmin

    comme julien, je lis et relis vos ecrits

    a tous les lecteurs de ce blog, faites passer l adresse de ce blog qui est tout simplement magnifique

    merci Firmin

    Piero

    By Anonymous Anonyme, at mercredi, octobre 18, 2006 12:21:00 PM  

  • MONSIEUR Firmin,

    Que dire sinon un grand merci pour un si bel article et témoignage.
    Vous inspirez le respect du patriarche, du grand-père chaleureux, doux et gentil. Vos souvenirs sont très durs et pourtant, en vous lisant, c'est très doux et très fort en émotions.
    Je ne manquerais pas de parler de votre blog sur mon site internet.

    Encore un grand merci ! :-)

    By Anonymous Sven, at mercredi, octobre 18, 2006 2:39:00 PM  

  • Ces très beau tout çà et j'aurais pu écrire ces jolis mots.
    Seulement il y a la réalité et si un jour vous étiez atteint dans votre chair ou vos biens alors vous partiriez peut être à la guerre.

    malheureusement.

    il est à regretter que ce film "tombe à pic" comme l'a dit un des acteurs

    il est à regretter qu'il soit démagogique au point d'avoir oublié les Sénégalais et la première armée d'Afrique du Nord, je veux dire celle des PIEDS NOIRS.

    l'islamisation de la France et de l'Europe est le mal de ce siècle. Vous feriez bien de vous réveiller.

    By Anonymous de passage, at samedi, novembre 04, 2006 10:19:00 PM  

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