Je suis un héros
Mon cœur est lourd des souvenirs d’une vie pleine. D’une vie dont chaque seconde a consisté à faire ce qui me semblait juste. Et, maintenant que l’automne est là, je peux dire que vivre ainsi oblige à s’opposer sans cesse aux autres, à la majorité, aux bons sentiments, aux évidences, à soi-même surtout. Il ne reste plus assez d’énergie pour se soucier d’être compris.
Mon cœur est plein de chaque décision de chaque jour de ma vie. Et pourtant, quand je l’ouvre, il y a toujours la même chose sur le dessus.
Alors, autant en parler maintenant.
Disons-le pour ne plus avoir à le dire : je suis un héros. J’ai bravé les Nazis, le STO, la collaboration pour rejoindre les forces françaises en Afrique du Nord. Après l’arrivée des Américains au Maroc, la remise en ordre d’une armée française non exempte de sympathies pétainistes, j’ai débarqué en Italie. Je revois le port de Naples, ceint de ces grilles de toutes parts.
J’ai été blessé à Monte Casino. Une blessure qui suppure encore parfois le matin. J’ai parcouru des milliers de kilomètres à travers l’Europe, pour finir jusqu’en Autriche.
L’hiver de ma vie fut celui des Abruzzes et mon visage ressent encore le souffle chaud des explosions.
J’ai toujours pensé qu’on ne pouvait pas profiter gratuitement de vivre en France, en paix, en liberté et dans l’égalité. La civilisation se mérite, les idées changent le monde.
Et j’ai vu des idées ignobles déferler en Europe, jusqu’à envahir la petite Belgique, puis la France. J’ai vu une France héberger des règles qui n’étaient pas Elle. Le combat historique de mon pays pour l’égalité des hommes réduit à néant par la dictature raciste universelle. Voltaire, Hugo, Ferry… Marianne balayés par Goebbels et Mein Kampf. Les fascistes français victorieux, revanchards, les rafles, la croix gammée sur les préfectures, les francs-maçons et les socialistes arrêtés pour mieux arracher le cœur de la République. Et tout cela presque sans résister, ni avant, ni pendant, ni après.
J’avais bientôt vingt ans et l’Histoire ne m’a pas laissé le choix.
J’avais appris que le seul vrai courage était de faire ce qui est juste. Et qu’un homme sans courage est pire que mort. L’époque nous aidait, avec le souvenir de la Grande Guerre, les figures des héros.
Nous fûmes donc quelques-uns à refuser de travailler pour les Allemands. Cette décision ne nous laissait pas le choix : il fallait décamper, tenter de passer en zone libre en franchissant la ligne de démarcation, quitter nos familles peut-être pour toujours.
Je souhaitais quant à moi combattre. Comme celui qui, ne trouvant personne pour qui voter, devient candidat pour ne pas voter blanc. Puisque nous attendions tous que certains se lèvent, que le combat continue, je ne voulais pas attendre planqué que d’autres y aillent.
Je ne suis pas bagarreur, je n’aime pas me battre.
J’ai suivi l’instruction militaire, dans les Pyrénées, puis très vite au Maroc. En élève appliqué, sans passion mais par sens de mon devoir. On m’a mis dans les transmissions, pour des raisons qui font que l’armée est l’armée (je crois que c’était parce que je faisais des mots croisés le soir !).
Nos troupes étaient essentiellement constituées de Marocains. Ils n’avaient bien souvent pas été volontaires pour s’engager, désignés d’office par le Caïd du village. Ils étaient d’une fidélité incroyable, résistants à la soif, endurants, habitués à grimper pieds nus des sentiers de montagnes où les mules n’allaient pas.
Les Marocains sont tombés comme des mouches sous les balles allemandes, sous les bombes amies, sous le froid et la neige des montagnes, décimés par la maladie et la tristesse. Giono parlait de grains de blé que l’on porte à la meule, sans cesse renouvelés dès qu’ils ont été broyés. J’ai vu des hommes servir de grains de blé à la meule de la guerre. C’est pourquoi je m’accroche aux monuments aux morts. Pas pour la gloire, gloire de mes fesses, mais parce que plus personne ne se souvient et qu’on n’y peut rien. Alors, si leurs noms ne sont pas gravés un par un sur une pierre quelque part, ils redeviennent des quantités de morts, tant ici, tant là. Des quantités, des sacs de blé.
Ils avaient tous un nom, une mère, une famille, des goûts, une sensibilité, une histoire. Des larmes de petit garçon sur leurs joues et une Maman arabe pour les essuyer. Et le souvenir de ces larmes le jour de leur mort.
J’ai encore chacun de leurs visages devant les yeux, il faudra me les fermer pour qu’ils disparaissent. Ils s’invitent dans mon mauvais sommeil, dans chaque cri d’enfant. Le sol de ma vie en est jonché, mon automne est peuplé de morts.
Pendant tous les combats, chaque jour, j’ai pensé aux enfants. Je n’ai jamais pu me battre sans me dire que je le faisais pour tous les enfants à naître. Pour retirer la croix gammée de leur horizon, et leur rendre le cours de l’Histoire, de la civilisation, du combat de l’Homme pour l’Homme.
Les Allemands aussi mouraient par milliers, sous les bombes des Américains, sous nos balles, peut-être sous les miennes. Mais tout se paie un jour.
J’ai haï les Américains lorsqu’ils ont bombardé les villes allemandes. On ne peut pas tuer des enfants, même au nom de ceux à naître. Les enfants tués en Allemagne, les innocents écrasés par la guerre nous regardent sans repos, de leurs yeux qui ne cillent pas.
Nous avons tué des enfants, des innocents, nous n’avons jamais eu vingt ans d’avoir retiré leurs vingt ans à tant d’autres. Tout se paie.
Je ne pourrai jamais me pardonner d’avoir fait le bien.
Mais les enfants d’aujourd’hui ne savent pas. La valeur de leurs jeux insouciants, je suis seul à la connaître.
Un jour, nous entrions dans un village près de Naples, suivant les blindés américains. L’aviation avait bombardé, larguant tout ce qu’elle pouvait pour assurer notre progression.
Les dernières bombes venaient juste de s’abattre, les civils morts saignaient encore près des maisons en ruines. Nous n’attendions jamais pour entrer, profitant ainsi de la désorganisation des éventuelles résistances.
Je me souviens du silence irréel qui succédait aux bombardements. Plus un coup de feu, plus une détonation, juste nos pas et le moteur des blindés, loin devant. Soudain, un cri indescriptible brûla d’un coup l’air autour de nous. Au croisement d’une ruelle avait surgi un homme, totalement nu, ses vêtements sans doute arrachés par le souffle d’une bombe, la peau noircie mais intacte, les poils grillés. Il hurlait, semblant avoir perdu la raison. Les oreilles ensanglantées, il n’entendait probablement plus rien. Dès qu’il nous vit, il se laissa tomber au sol, se pelotonna comme un gamin en pleurant, prononça des mots en italien avec une voix d’enfant, et gratta les décombres de ses mains, cherchant à s’y enfoncer.
Maintenant, je veux bien donner ma vie, qui ne vaut plus grand chose pourtant, juste pour savoir ce qu’il est devenu, pour le rencontrer, m’excuser, le consoler…
Non, juste pour mourir et payer.
Je suis un héros.
Au lendemain de la guerre, j’ai jeté à la poubelle toutes mes décorations.
Je n’ai jamais pris ma carte d’ancien combattant et je ne vais pas aux commémorations.
Mais je m’arrête toujours devant les monuments aux morts.
Et ma vilaine plaie, qui ne s’est jamais refermée, suppure un peu de temps en temps.
Et puis, je dors peu.
Je vous en supplie, ne laissez jamais ces idées-là renaître sous la cendre.
Ne laissez personne dire qu’un homme n’en vaut pas un autre.
Faites-le pour les enfants.
Et pour que plus personne n’ait à vivre ma vie.
