le blog de Firmin

29.9.06

Monsieur Redeker et Voltaire

Aujourd’hui, en France, un homme vit caché. Il est menacé de mort pour délit d’opinion. Menacé d’exécution sommaire.
Et voici la France revenue cent ans en arrière. La voici à nouveau menacée par l’ombre, que tant de grands hommes avaient fait reculer.
" Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire ", disait Voltaire, disait la France, criait la République.
Depuis, on pouvait " bouffer du curé " si l’on voulait, dire que le capitalisme était une voie indigne, le communisme une erreur criminelle, l’extrême droite et le fascisme des abominations, le racisme un crime, le judaïsme un communautarisme archaïque, le socialisme un luxe pour Bo-Bos, le catholicisme une bondieuserie ridicule, etc.
On pouvait haïr la télé, le bouddhisme, la crème renversée, la Bible, et le dire haut et fort. Brassens, Brel et les autres…
Mais ne pas aimer l’Islam, non.
Lire le Coran, en déduire librement que l’Islam est violent, c’est interdit, c’est plus grave.
Mahomet avait plusieurs femmes. A-t-on le droit de dire qu’il était polygame ?
Mahomet a épousé Aïcha à 6 ans et l’a déflorée à 9, a-t-on le droit de le dire pédophile ?
Il a tué et fait tuer, a-t-on le droit de le dire violent ?
Et même si c’était faux, est-il interdit d’avoir tort ou d’être stupide ? Cela est-il passible de mort ?

Monsieur Redeker vit caché, lui et sa famille innocente de tout, car il a reçu des centaines de menaces de mort, et des sites Internet ont diffusé les adresses et autres détails à destination de ceux qui voudront le tuer.
J’ai entendu ce matin M. de Robien, son ministre, le défendre du bout des lèvres, sans vraiment s’engager, avec des " mais " coupables. Un ministre de la République ! La solidarité a visiblement des limites, et il y a des combats qui révèlent les lâchetés.

Quelles excuses va-t-on trouver à laisser tuer un homme pour ses idées ? Il a mal choisi son moment ? Il a manqué de mesure ? La voisine de palier de sa cousine vote à l’extrême droite ?
Non, il n’y a aucune excuse à trouver à la censure, à la violence, à l’appel au meurtre.
La liberté d’expression est en danger.
Qui, aujourd’hui, assumerait d’être taxé d’islamophobie ? Pourtant, tout le monde assume d’être cathophobe, anti-communisme, anti-capitaliste, etc. Pourquoi l’idéologie musulmane serait-elle intouchable, préservée de tout débat ? Au nom de quoi ? De Dieu ? Lequel ?
Personne n’a le droit d’imposer sa vérité et d’interdire qu’on la débatte. Les démons de 1905 sont de retour.

Pour moi qui ai lu un peu le Coran, je reconnais que la quatrième sourate est troublante. Les hommes y sont " supérieurs " aux femmes, si on a un doute sur la sincérité de son épouse, on doit " l’enfermer et la battre ", et les apostats sont clairement désignés comme passibles de mort : " tuez-les ! ".
Bref, pas beaucoup mieux que la Bible, et je pense que cela mérite au moins qu’on en discute, ne serait-ce que pour comprendre que cela doit être interprété.

L’État (et M. de Robien), tolèreront-ils qu’un homme soit de fait condamné à la prison, sans avoir été jugé par un Tribunal ? Comment la République va-t-elle réagir à cet affreux coup de canif dans le contrat ?
Quand j’ai entendu les phrases du ministre, j’en ai presque pleuré…

Plus personne ne doit être inquiété, en France, pour ses opinions. Et chacun doit être vigoureusement défendu.

J’attends que les musulmans de France manifestent en faveur de cet homme, se désolidarisant des bouchers, faisant leur la phrase de Voltaire :
" Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire. "
Les musulmans de France seront-ils dignes de Voltaire ? S’ils le font, je descendrai avec eux dans la rue, en frère. J’ai vécu le Ramadan avec les Marocains, il y a plus de soixante ans, et je serai heureux, Place de la Bastille, de mener à nouveau un combat fraternel aux côtés des Musulmans de France.

Mais qu’ils le fassent, bordel, qu’ils le fassent !

Frères musulmans, un homme dont la vie est menacée pour ses idées attend après vous. Levez-vous ! Soyons tous Français, amoureux de la lumière et adversaires de l’obscurité.

Ah ! Les mots de Voltaire sur une bannière verte, sur toutes les bannières !

Si cet abruti de Bon Dieu me fait disparaître avant de voir ça, je lui crache sur la barbe.

28.9.06

Maudire les ténèbres ?

"Plutôt que passer ton temps à maudire les ténèbres, allume donc une bougie dans la nuit "
Confucius


J’ai essayé de l’enseigner à mes enfants, puis à mes petits enfants.
D’abord, le goût de la lumière contre l’obscurité.
Mais aussi la certitude que sans nos efforts, la lumière s’éteint.

J’ai surtout essayé de montrer l’exemple, sans lequel on n’est qu’un vieux con aigri et donneur de leçons.
Jusqu'à entretenir ce journal, contre la fatigue et le désespoir.

Merci à vous, infiniment, d'être toujours là.

27.9.06

Quand la Loi recule

Récemment, des CRS ont été agressés et l'un d'eux grièvement blessé, de façon parfaitement gratuite.
Auparavant, une compagnie entière de CRS avait défrayé la chronique après qu'on eût découvert qu'il y sévissait une culture maffieuse : viols de prostituées, extorsion de fonds auprès de taxis, etc.
Face à ces événements, j'ai eu l'impression que les seules questions qui étaient posées étaient de savoir si l'on aimait ou non les CRS, et si l'on aimait ou non le ministre de l'Intérieur. Comme si l'enjeu était aussi mince...

Voilà encore une illustration de la façon que nous avons trop souvent de réfléchir... Au lieu de sortir notre règle pour mesurer (la raison et la logique), nous nous laissons tromper par nos "impressions" (la passion et nos pulsions).
Pourtant, l'évidence est là pour tout honnête homme : dans chaque cas, il y a des victimes et des délinquants. Et seule la Loi permet d'y voir clair.
Bien sûr, derrière cela, il y a un débat profond sur la police. Et, d'un côté comme d'un autre, chacun cherche à l'éviter en criant fort. Pourquoi la population n'aime-t-elle pas sa police ? On ne peut pas se contenter de pirouettes ou des slogans pour répondre. Nous en reparlerons bientôt, mais avec une règle, et non un pastis à la main ! Ce n'est pas le ventre qui doit diriger, mais le coeur et la tête.

Dans chacun de ces cas, des hommes ont été maltraités et leur droit baffoué. Ils ont vécu des instants de terreur et d'humiliation qu'ils n'avaient pas à vivre.
Dans les deux cas, ne rien faire reviendrait à donner raison à la violence et non à la Loi.
Quand la Loi disparaît, celui qui est fort dans une situation donnée en profite. Mais si on sait s'accrocher à la Loi, on désigne une victime et un agresseur.
Dans un pays où sanction est devenu un gros mot, il faut poser la question : est-il possible d'en rester là, dans les deux cas ? En l'absence de sanction, on bascule dans un autre ordre.
Quand la Loi disparaît, vous n'imaginez pas jusqu'où vont les choses.

Je vais vous dire ce qui se produit quand la Loi disparaît, par exemple parce que le pays est en guerre, et que l'impunité est la règle. Avez-vous déjà vu des hommes être tirés de leur maison, devant leurs voisins, et tués juste parce qu'ils ne plaisaient pas à un des soldats présents ? Des innocents disparaître sans espoir de les revoir en vie ? Des gens pendus dans la rue, par douzaines, parce que d'autres, qu'ils ne connaissaient pas, ont fait sauter un train dans la nuit ? Des prisonniers abattus... pour rigoler ?
Si des hommes armés et ivres entrent chez vous, vous appelez la police ! Imaginez que cela ne soit plus possible, que vous ne puissiez pas vous y opposer ! Imaginez que vous soyez à la merci de la violence aveugle. Comme tant de gens dans le monde et dans l'Histoire, quand la loi naturelle reprend ses droits.

La Loi, et la civilisation qu'elle permet, ne sont qu'un très très mince vernis, fragile, sous lequel la barbarie est toujours prête... parce que chacun de nous en est capable.
Il n'y a que la Loi et la République qui nous séparent de ça.
Toutes les tentatives de faire reculer l'idée de Loi, et donc l'idée de sanction sans laquelle l'interdiction n'existe pas, sont des tentatives de faire disparaître cet ordre de paix dans lequel nous vivons.
Je sais que les idées à la mode ne sont pas celles-là. Mais vouloir faire reculer la Loi, c'est rendre service aux forts. Ce ne sont pas les forts qui souffrent de l'anarchie revenue, du chaos de la guerre. Ce sont les faibles. Quand les brutes et les égorgeurs sont là, les puissants sont déjà loin, à l'abri.
La Loi est notre seule barrière. La Loi est l'outil de la civilisation.
Quand des policiers, des politiques ou des jeunes trahissent la Loi, ils trahissent la République. Et je crains bien que certains en trahissent l'esprit au point de l'avoir presque fait disparaître d'une partie de nos territoires, laissant ceux qui y vivent à la merci d'autres lois, d'un autre âge.

La désobéissance civile, ce doit être l'exception. J'ai connu des circonstances où elle s'imposait à tout homme honnête, à tout homme d'honneur, et je ne souhaite pas les revivre.
Mais l'invoquer pour griller un feu, enfumer ses collègues, tricher sur ses impôts ou voler la sécu, c'est se prendre pour un héros quand on n'est qu'un délinquant et un égoïste.

Les vrais héros nous regardent : ils ont sauvé des gens, leur ont fait traverser les frontières ou les ont cachés au nom de la civilisation et de l'Humanité. Ne leur faisons pas honte en jetant la République aux orties, ni en voyant de l'héroïsme là où il n'y a que lâcheté, magouille et démission.

Car le vrai courage est de faire ce qui est juste, pas ce qui nous arrange.
Et il semble bien urgent de le rappeler à TOUS, qu'ils soient policiers ou non.

25.9.06

Un oiseau dans la main

Avez-vous déjà apprivoisé un oiseau ?
Souvent, je me dis que cet exercice devrait figurer au programme de toutes les écoles.
On dit parfois que, pour être un homme, il faut avoir fait un enfant, écrit un livre et planté un arbre. En réalité, je crois qu'il faut aussi avoir apprivoisé un oiseau.

Konrad Lorenz écrivait que ce qui l'avait le plus aidé dans son travail d'observation des animaux, c'était sa paresse. Car pour vivre au rythme des oies, il devait rester de longues heures sans rien faire d'autre qu'observer.
Apprivoiser un oiseau apprend à apprivoiser les hommes, et apprend surtout beaucoup sur soi-même. Peut-être est-ce parce que cet exercice oblige à rester silencieux et immobile qu'il est aussi précieux. Dans un monde où les enfants n'ont plus ce droit sacré à la paresse, où leurs journées ne leur permettent plus de " perdre leur temps ", le nez au ciel, on devrait apprendre ça dans toutes les écoles.

Je l'ai fait, il y a de nombreuses années, avec un rouge-gorge.
Ayant remarqué qu'un petit mâle m'observait tous les jours dans mon potager, j'ai eu l'idée d'essayer de lui proposer des asticots de pêche.
Commença alors un jeu de très grande patience, un pari un peu fou. Cet oiseau n'avait aucunement besoin de moi pour trouver de quoi manger, et je ne représentais pour lui qu'un danger.
Pourtant, la curiosité le faisait me surveiller de loin. Je m'asseyais sur une chaise, au beau milieu de mes planches de légumes, et j'attendais, un asticot posé au creux de ma main. Bien sûr, il ne faut pas bouger. Les séances duraient entre 30 minutes et une heure. Il ne s'est rien passé pendant trois ou quatre jours. Rien de visible en tout cas.
Puis, au moment où je l'attendais le moins, perdu dans mes pensées, je me suis aperçu que l'oiseau s'était perché sur une branche au-dessus de moi pour mieux voir ce que contenait ma main.
Après de longues heures passées ensemble, des jours de découverte réciproque, il est enfin venu.
Le premier contact avec ses pattes, posées sur le bout des doigts, surprend et ravit. Puis le premier coup de bec, précis, rapide, et l'oiseau s'envole, n'en revenant sans doute pas de sa propre audace.
J'ai continué longtemps, et cet oiseau et moi avons eu nos habitudes pendant des mois. Il m'accompagnait dans mes séances de jardinage, toujours à proximité, familier.
Comment comprendre ça ?

Qui n'a pas connu une telle aventure a manqué quelque chose. Ce travail sur soi, ce silence que l'on s'impose, le refus de tout ce bruit que nous faisons pour oublier ce qui nous effraie, ce face-à-face forcé avec soi-même.
Et puis surtout, le respect absolu de l'autre. De la même façon qu'on ne fait pas pousser l'herbe en tirant dessus, on n'oblige pas l'oiseau à venir. On le laisse venir.
En réalité, on ne fait que supprimer tout ce qui pourrait l'empêcher de venir.
Je crois qu'il en va de même avec l'amour. Christian Bobin a écrit un jour que " aimer, c'est passer outre à l'empêchement d'aimer ".
Élever un enfant, c'est un peu pareil. Les enfants sont des machines à grandir, et une grande part de l'éducation, c'est de dégager de leur chemin ce qui peut les en empêcher. C'est souvent l'éducation qui empêche les enfants de vraiment devenir adultes.
Qui n'a pas vécu cette expérience d'apprivoisement ne sait pas apprivoiser les hommes. Car savoir écouter, faire de la place aux autres relève du même exercice.

Il y a les gens qui attrapent les oiseaux, les piègent, et ceux qui les laissent venir. Il y a ceux qui contraignent et ceux qui respectent.
Nous sommes tous des voleurs d'amour. Nous pensons tous que, n'étant pas dignes d'être aimés, il va nous falloir forcer la porte.
Et, un jour, un oiseau vient de lui-même, pour un misérable asticot alors que le jardin en regorge.
Il risque sa vie pour la rencontre.

Apprivoiser un oiseau, ça fait réfléchir.

24.9.06

Dans le métro

Hier, nous sommes allés à Paris, Nicolas et moi. Il cherchait une sorte d’appareil qui permet de faire des dessins sur un ordinateur, pour le blog. Moi, je fais semblant de m’intéresser, ça me fait une sortie !

Finalement, il n’a rien acheté du tout, et nous sommes allés nous asseoir dans un MacDonald’s, puisque c’est le seul endroit sans fumée que nous ayons trouvé (je suis asthmatique).

Au retour, dans le métro, nous étions assis sur les strapontins.
À la hauteur d’Opéra, une femme entre dans le wagon, juste devant nous. Visiblement, c’est ce qu’on appelait dans le temps " une clocharde ", et maintenant une SDF. Elle n’avait pas dû se laver depuis des mois et dégageait une odeur absolument pestilentielle. Personne n’a osé changer de place (de toute façon, ça n’y aurait rien fait). Mais les regards furtifs jetés de tous côtés montraient que l’arrivée de la femme en haillons n’était pas passée inaperçue !
Restant debout, elle a lancé un " bonjour à tous " qui nous a confirmé que le pire était encore à vivre : elle avait l’intention de passer parmi nous pour faire la manche.
Mais nous nous trompions presque : en fait, elle voulait non seulement faire la manche, mais prévoyait de chanter auparavant.
Pendant que Nicolas se concentrait sur le plan des lignes affiché au mur, j’avoue m’être un peu caché le visage dans mon journal. Tout le monde est un peu gêné, dans ces cas-là. Chacun cherche une contenance, et la situation est désagréable pour tous. Pour ne pas m’égarer, je vous dirai d’ailleurs deux mots là-dessus demain, tiens…

Là, fragilement agrippée à la barre centrale, notre clocharde commence à chanter, d’une voix incroyablement éraillée. Il y avait dans sa voix des centaines de nuits dehors, des dizaines de rhumes mal guéris, et sans doute tous les mégots de Paris.
Elle a chanté longtemps, mais j’ignore combien de temps. La seule chose certaine, c’est qu’au bout de quelques secondes, j’étais ému aux larmes. Sa voix était comme une odeur, qui faisait oublier la sienne, et la remplaçait par une impression d’enfance, comme ces " souvenirs " d’odeurs qui vous ramènent dans le passé, confusément, sans pouvoir remonter de souvenir précis. Il y avait dans sa voix, devenue magnifique, le résumé de la vie, il y avait la souffrance absolue, mais aussi le repos et le silence, il y avait l’aigreur de la vie, et aussi la perfection rêvée.
Je l’ai regardée et mes yeux devaient être rouges d’émotion.
Quand elle a eu fini, je me suis précipité vers ma poche et lui ai donné le billet de 5 euros qui y traînait de la monnaie du MacDonald’s. Et je lui ai dit merci.

J’en ai parlé ensuite à Nicolas ; il n’a rien ressenti, rien remarqué. Personne d’autre non plus, semble-t-il.
Les choses existent-elles ?
L’amour n’est peut-être qu’un écho.
Et alors ?
Les choses cessent peut-être d’exister dès qu’on ne les regarde plus…
Comment savoir ?
Il n’y a pas d’âge pour apprendre et j’ai reçu une leçon. Il était temps.
J’y penserai la prochaine fois que j’aurai envie de regarder mes souliers.

21.9.06

Je suis un vieil arbre

Je suis un vieil arbre et je peux mourir demain.
Ma vieille prairie me manquera peut-être, mais ma place n’est plus ici.

Mes branches torturées font des arabesques qui écrivent sur le ciel la souffrance de la Terre.

Qu’il est doux le souvenir de toi jouant sur elles.
Qu’il est fort l’écho de tes petits pas chatouillant mes racines.
Qu’il est bon de t’avoir un jour montré le chemin du ciel.

Comme moi, tu mépriseras le temps. Il ne nous tue pas et nous change si peu.

La graine de mon futur s’est envolée bien loin, dans un ailleurs aussi vain que le reste. Il est tout proche le moment de la rejoindre.

Et peut-être reverdira le laurier.

Tu me manqueras.

20.9.06

Être de gauche quand même ?

Je vais vous faire un aveu.
Je me suis toujours senti " de gauche ".
Pourtant, je vous l’ai dit, j’ai été maire et je n’ai jamais pris aucune carte d’aucun parti.
Les partis ne m’intéressent pas, seule la justice vaut la peine.

Alors, qu’est-ce que ça veut dire, " être de gauche " ?

Je n’aime pas la définition que donneraient la plupart des gens, et encore moins avec celle de la majeure partie des militants " de gauche ". Voilà sans doute pourquoi, alors que la politique me passionne et que je la respecte tant, il me devient de plus en plus difficile de voter.
Il m’est même arrivé de voter blanc. J’ai pourtant toujours pensé que quand il en vient à voter blanc, le devoir d’un citoyen est d’entrer en politique et de défendre de nouvelles idées. Mais à mon âge, c’est un peu tard !…
J’ai donc déjà voté blanc, la mort dans l’âme. Mais il faut voter selon sa conscience plus que pour servir la stratégie des candidats, et aucun ne me semblait avoir compris.

Ce qu’est la gauche est très clair dans mon esprit. Même si la gauche semble avoir oublié tout cela.
Être de gauche, c’est vouloir fausser l’ordre naturel, qui veut que le fort écrase le faible et impose sa loi. Pour éviter cela, la gauche a à sa disposition un outil : la Loi. On pourrait donc presque dire, en simplifiant beaucoup, que la Loi est une idée de gauche, alors que la droite croit davantage dans les bienfaits de l’ordre naturel. La droite s’efforce donc de libérer la société de l’étau des lois (moins d’état), alors que la gauche construit un ordre assis sur la Loi pour contrecarrer l’ordre naturel (davantage d’état).
C’est finalement simple. Je crois que les choses ne sont compliquées que pour ceux qui le souhaitent ou qui veulent justifier leurs erreurs.
Jusqu’ici, même si certains grogneront en me lisant, je pense qu’il est facile d’être d’accord avec moi.

Alors soyons logiques, sortons notre règle pour mesurer les choses avec rigueur, et éviter de s’en remettre à nos simples émotions. La raison, toujours la raison.

En mai 68, les jeunes criaient : " il est interdit d’interdire ! ". Cela a laissé des traces dans la culture de gauche actuelle. Pourtant, quelle belle idée de droite ! Quelle belle idée ultra-libérale ! Quel beau cadeau au fort, au puissant ! Quelle démission de l’état censé protéger le faible grâce au cadre régulateur de la Loi !

Même confusion quant au rejet de la " répression " par le militant de gauche, qui préfère la " prévention " ! Cela signifie-t-il qu’il ne souhaite pas que les lois soient appliquées ? La première prévention n’est-elle pas l’existence de sanctions qui rendent la Loi crédible ? Est-ce vraiment l’une ou l’autre, l’une contre l’autre ?
Comment les jeunes pourraient-ils respecter la Loi, s’ils savent que l’on s’interdit toute sanction à leur égard ? Ne les prenons pas pour des imbéciles !
Quelle drôle de conception de la pédagogie !

Quand la Loi recule, ce sont les faibles qui trinquent. Plus un pays est libéral et dérégulé, et plus les pauvres sont pauvres et opprimés.
Quand le candidat Lionel Jospin a affirmé que la sécurité que les Français réclamaient était un " thème de droite ", j’ai failli m’étrangler !
Quelle est donc cette gauche qui pense défendre les faibles en démissionnant, en n’appliquant les lois qu’avec gêne, en se gobergeant de culture dans les vernissages à la mode ou à la Techno-Parade et en niant la peur des plus vulnérables ?
Je pense aux malheureux (et il n’en manque pas), et je regarde Jack Lang, le petit doigt en l’air, annoncer qu’il sera un Président " habillé avec simplicité ".
Je pense aux vulnérables, et je vois l’extrême gauche convaincue que sanctionner ceux qui transgressent la Loi est du fascisme.
Je pense aux victimes des guerres et aux affamés du monde, et je vois des communistes refuser qu’on délocalise le travail chez eux et défendre les emplois d’usines d’armement.

Pourtant, la gauche a soulagé tant de misères. Sans elle, pas d’école gratuite, ni même obligatoire. Sans elle, pas de congés payés. Sans elle, pas de syndicats, pas d’abolition de la peine de mort, pas de liberté pour les homosexuels. Ah ! Mendès France signant l’Indépendance de la Tunisie, épargnant d’un trait de sa plume des milliers de vies tunisiennes et françaises ! Ah ! Ces prêtres ouvriers bravant le Vatican pour être aux côtés des plus petits.

L’humiliation du 21 avril 2002, le " non " du Peuple à la constitution européenne écrite sans lui… et ils n’auraient pas compris ?
Pourquoi accuser les autres de ses défaites quand on ne trouve plus de grande réforme qui vaille la peine ?
Sommes-nous tous si heureux ? La gauche a permis à ses électeurs de devenir classe moyenne, et en a oublié que de nouveaux malheureux grelottaient sous ses fenêtres. Bien souvent, ces misérables sont si affaiblis par l’exclusion qu’ils ne votent plus. J’espère qu’on ne les oublie pas à cause de ça.

Oui, être de gauche, c’est être révolté par la souffrance, même si c’est celle des autres.
C’est aussi être utopique, car les grandes injustices de demain ne nous apparaissent pas encore.
Quand la peine de mort ou l’esclavage existaient, ceux qui voulaient les abolir étaient des utopistes. Ils étaient en avance sur leur époque. Les femmes qui peuvent aujourd’hui avorter le savent aussi.
Quelle est donc cette gauche qui a besoin d’un vieil homme comme moi pour lui rappeler qui elle est ? N’y a-t-il plus d’injustices à combattre ? Les damnés de la terre vivent-ils maintenant tous en pavillon ?
Voter " plus à gauche " ne sert à rien. Il faudrait voter " mieux à gauche ", et le vide est alors désespérant.
Les malheureux d’aujourd’hui ne votent pas. Alors, il faudra bien que d’autres le fassent pour eux. Il faudra bien être généreux.
Et il va bien falloir que nous nous réconcilions avec la Loi, nous qui faisons comme si elle était notre ennemi, et comme si l’appliquer relevait du fascisme. L’agneau a besoin de lois, sinon, rien ne le protègera du loup.

Je vois des gens qui ont tellement plus d’années à vivre que moi, et qui pensent " après moi le déluge " ! Peut-on vivre ainsi ?
Si la gauche laisse encore les pauvres voter pour les seuls qui leur parlent, car Le Pen n’a pas réussi pour rien en avril 2002, j’aurais fait la pire des choses, dans ma jeunesse, pour rien. Et des petits enfants d’aujourd’hui devront se battre demain, à cause de nous.
Ne laissez pas l’horreur revenir. L’Homme est au-dessus de tout.

Si le vrai courage est de faire ce qui est juste, alors je voterai toujours pour celui qui défendra les malheureux, quelque soit sa couleur politique... pourvu qu’elle ne soit pas brune.

15.9.06

J'ai enterré Jean

La nouvelle est tombée. Jean est mort. C’était "mon frère".

Mon ami est parti le premier. J’aurais juré le contraire.

J’ai perdu mon pari, je lui dois une bouffe à la maison.

Avant qu’on ferme la boîte, j’ai vu une dernière fois ses cheveux blancs en auréole autour de son visage d’enfant.

Comme il a été difficile à trouver, ce tout petit cimetière communal, à l'écart du si joli village où sa famille s'était installée, et loin du plus grand cimetière, celui de l'église ! Jean n’a jamais aimé la foule, encore moins celle qui s’attroupe près des églises.


Il faisait chaud, on entendait les oiseaux de tous les côtés, et il n'y avait, à perte de vue, que les champs et quelques arbres.

Son petit-fils Julien a chanté pour Jean une jolie et joyeuse chanson d'enfant, plusieurs proches ont dit quelques mots qui nous l'ont bien rappelé, il y a eu un peu d'un air violon qu'il aimait, offert par sa petite-fille... Et puis un poème qui dit qu'un bateau ne s'en va pas : il disparaît pour nos yeux, mais apparaît pour d'autres, ailleurs.

Le petit cimetière compte 15 tombes tout au plus, Jean est à côté de ses parents, de sa mère dont il s'est tant occupé, de son beau-frère. Aucune tombe n'est à l'abandon, là-bas, et il y a des fleurs fraîches sur toutes.
Chacun lui a laissé une rose. Il y en a eu beaucoup.

Sans cérémonie, en toute simplicité, ses proches ont témoigné de leur amour et de leur admiration pour un personnage qui nous laisse tant.

Rien n'a été fait qui lui aurait déplu, et il repose dans un petit coin qu'il aimait, le genre d'endroit qui console de la vie.
Son épouse Raymonde est partie plus sereine, le sachant là, le sachant bien.

On lui a dit au revoir. Sa voix était dans nos têtes, qui nous répondait.

Il porte pour toujours son éternelle écharpe. Je ne l’ai jamais vu sans elle.

Il est temps d'espérer, grâce à lui.

Pour trouver des raisons de continuer encore un peu sans lui.

14.9.06

Un vulgaire moucheron dans un verre

Nicolas avait un moucheron dans son verre.
Il n'y a pas de "petite" vie. Il n'y a que des vies.
Et mon ami Jean m'a quitté. Je l'enterre aujourd'hui.
J’ai de la peine.
Alors, avec Nicolas, ça nous a fait penser à la vie et à la vanité.


Pitié Monsieur, Pitié Monsieur,
Dit le moucheron sur mon doigt
Pitié Monsieur, Pitié Monsieur,
Ne me tuez pas.


Encore tout mouillé de l’eau du verre,
Il ne me regarde pas.
Il est si fin et moi si grand
Qu’il ne me voit pas.


Alors je souffle doucement
Je suis Dieu, je suis le vent
Je le sèche doucement
Tout doucement


Il se lève, se décolle
De près, on dirait un chien
Il regarde autour de lui
Il ne me voit pas


C’est vraiment un moucheron,
Minuscule, ridicule,
Un vulgaire moucheron.


Mais, bien sec, bien remis,
Il finit par s’envoler,
Et alors, doucement,
La Terre se remet à tourner

13.9.06

La belle politique

Comme je vous l’ai déjà dit, je n’ai jamais pris la carte d’un parti politique.
Ce qui ne m’a pas empêché d’être maire de mon village pendant une trentaine d’années.
De tous les métiers que j’aie faits, ce fut sans doute le plus beau.

De la très grande à la toute petite politique, il n’y a sans doute pas de discipline plus noble. Car c’est la politique qui nous permet de vivre dans autre chose que l’état naturel. Celui où chacun est livré à ses pulsions animales et spontanées, avec comme seule règle la loi du plus fort.
C’est ainsi que fonctionne la Nature, et, au risque de décevoir quelques romantiques parisiens, je suis heureux que la civilisation ait sorti l’Homme de cet état.

Lorsque l’on parle de politique, il a une seconde catégorie de gens que l’on risque de décevoir. Ce sont ceux qui voudraient que la morale soit un domaine réservé à la religion (la leur, de préférence). L’idée selon laquelle la politique est l’art d’appliquer à la Cité une réflexion morale provoque généralement la fureur des religieux.
Pourtant, ce que la politique en vient à considérer comme moral, elle le traduit en lois.
La Loi est l’expression de la morale publique. Si l’on en vient à considérer qu’il est immoral de tuer, alors la Loi l’interdit. Si l’on en vient à ne plus considérer l’homosexualité comme immorale, on la légalise. Derrière une loi, il y a toujours un choix moral. Il y a la désignation, dans un litige possible, de la victime et de l’oppresseur. Il y a le choix de celui dont le droit doit être défendu.
Un véritable cas d’école est la loi de protection des non-fumeurs. La politique doit choisir entre la liberté du fumeur et la protection de la santé du non-fumeur. Il va falloir dire qui est la victime et qui est l’oppresseur. C’est une question de morale publique, que l’on traduit par une loi dès que l’on a tranché. Car on ne laisse pas une situation immorale se régler par la simple politesse des gens. La Loi doit intervenir et dire quel est le droit retenu.
La Loi est donc bien l’expression de la morale publique.

Et la politique, c’est avant tout cela. C’est organiser la Cité, essentiellement par la réglementation, pour que l’ordre qui y prévaut soit conforme à la morale publique.
Cette morale évolue selon les époques et c’est cela qui rend la politique passionnante : un jour, on a décidé que l’esclavage, la peine de mort, le racisme, l’homophobie, la pédophilie, et d’autres choses étaient immorales. Et pourtant, elles ne choquaient personnes auparavant.
Toute la question est donc de savoir à quel moment le consensus moral évolue, pour faire avancer la civilisation un cran plus loin. Faire avancer les idées, c'est cela. Si l’on est convaincu que la peine de mort doit être abolie, alors il faut s’efforcer d’accélérer le processus. Car une situation injuste ne doit surtout pas se prolonger.

L’homme politique, le vrai (vous ou moi), se pose sans cesse la question suivante : quelles sont les peines de mort, les esclavages que nous acceptons aujourd’hui et qui choqueront demain ? Car, si nous les découvrons, il y aura alors urgence à faire cesser ces archaïsmes que nos enfants nous reprocheront.
Voilà ce qu’est la politique selon moi.

Mais c’est aussi, je l’ai vécu en étant maire, l’art d’arbitrer. Au-delà de cette réflexion sur la morale publique, il faut arbitrer pour que cela " passe ". Et c’est là qu’il faut avoir chaque jour en tête la mince limite entre le compromis et la compromission. Le compromis respecte le rythme de l’être humain, alors que la compromission le salit et le bafoue.

La politique est donc à la fois la discipline la plus noble qui soit, celle qui rend le bonheur et la paix possibles ou pas, mais aussi la plus mal fréquentée.

Le spectacle que donne aujourd’hui le monde politique m’attriste. N’y a-t-il pas des jeunes qui voudraient faire autrement ? Je suis sûr que des milliers de jeunes gens qui ne votent pas aujourd’hui ont pourtant la trempe de remplacer nos Jack Lang, Debré, Buffet ou Fillon. C’est même sans doute parmi ceux qui ne votent pas que se cachent les Jules Ferry, les Aristide Briand, les Mendès-France de demain. Ce n’est pas parce que nous ne serons plus là demain qu’il ne faut pas y penser.
Faire de la politique, c’est aimer les gens, c’est aimer les jeunes. Il faut les préparer. Leur réapprendre ce qui se passe si on ne vote pas, ce qu’est une République, que la protection des faibles n’est assurée qu’au prix de la fermeté vis-à-vis des forts, que la paix n’est jamais gagnée.

Nous avons gagné la guerre contre des idées ignobles qui classaient l’Humanité en surhommes et sous-hommes, et aujourd’hui j’ai peur. Car la victoire tourne à l’aigre. Le confort que nous avons apporté, la paix installée (Ah ! Mitterrand et Kohl main dans la main, comme j’ai pleuré de joie !), la tranquillité ont laissé s’endormir la révolte contre l’injustice, l ‘appétit de progrès, la marche vers l’amitié universelle. N’avons-nous vaincu la bête immonde que pour oublier nos idéaux ?
Je vous parlais hier de l’Esprit des Lumières. Cet esprit est-il vivant ? Est-il juste que des enfants ne mangent pas à leur faim parce qu’ils sont nés ailleurs, que des femmes meurent d’avoir aimé un homme, que des millions d’enfants aient la religion qu’on leur impose, que des gens ne soient pas aimés, que des animaux soient torturés, que des jeunes aient peur de leur police, que l’Humanité presque entière ne vote jamais, que des maladies soient invaincues, que nos gènes nous rendent inégaux, que les poètes aient peur des religieux, que l’Afrique meure dans l’indifférence générale ?… Est-il juste que mon ami, Jean, m’ait quitté la semaine dernière ?
Est-il normal qu’il n’y ait plus qu’un vieil homme pour dénoncer un malheur qui ne sera pas le sien ? Est-il supportable que l’Humanité arrête sa marche, vaincue par une fatalité qu’elle a toujours su faire reculer ?

C’est le diabète qui me tuera. Depuis des années, il ronge mes artères, mon cœur, mes yeux, mes reins, mes pieds en silence. Pour moi, c’est joué et j’accepte d’être un homme de mon temps. Mais des enfants naissent avec cette saloperie, des enfants se piquent chaque jour et perdront 15 ans de vie ou plus, et on ne se battrait plus ? Demain serait comme aujourd’hui ? On n’a jamais vaincu le paludisme, fléau planétaire, simplement parce qu’il ne touche que des pauvres, et on ne se révolterait pas ?

Ce sont les jeunes qui savent serrer les poings et réveiller leurs aînés. Les jeunes sont l’espoir, Bon Dieu !
J’ai marié des jeunes, veillé des morts, bâti une école… J’ai été maire. La politique est belle, même s’ils la salissent.
Votez, jeunes gens, votez !

À une époque, je n’ai eu que les pires des armes pour sauver l’Esprit des Lumières, celles qui tuent et sèment l’horreur. Je vous supplie de vous servir de vos bulletins, armes de paix, pour secouer vos aînés qui deviennent tout doucement des vieux cons.
Levez-vous et exigez que l’on vous aime.

Faites-le pour les enfants. Ceux des mondes à venir.
Ceux qui seront tellement plus beaux que nous.

12.9.06

Merci à vous

Je voudrais remercier ceux qui nous ont envoyé des messages si chaleureux.

Répondre à chacun, je le vois bien, deviendrait rapidement surhumain, et nous nous épuiserions au détriment du " blog ". Ne soyez donc pas fâchés de ce silence, et soyez vraiment tous remerciés pour vos témoignages d’intérêt.
C’est beaucoup, à notre époque, un peu d’intérêt.
C’est réellement très réconfortant de savoir que ce que nous écrivons est lu.

Seulement, je voudrais dire une chose à ce sujet. Je ne le dirai qu’une fois et n’embêterai plus personne ensuite avec ça. Mais à ce stade, je voudrais être clair.

On parle parfois de l’Esprit des Lumières, sans bien savoir de quoi il s’agit. C’est en fait, je dirais, un courant de pensée qui met en garde contre l’obéissance intellectuelle.
Les hommes ont, depuis la nuit des temps, pensé que ce qui était bien, c’était ce que disait le Chef, le Sorcier, les Écritures Saintes, le journal du coin ou le Petit Livre Rouge.
Le résultat, c’est que des leaders d’opinion ont ainsi pu soulever des foules et les manipuler pour leurs propres desseins, qui n’étaient pas toujours les plus justes.
L’esprit des Lumières, c’est cette philosophie de ceux qui pensent par eux-mêmes, en écoutant les autres, mais en soumettant tout ce qu’ils entendent ou lisent à leur propre intelligence. Le raisonnement, la logique, le cœur de chacun sont ses meilleures armes pour rester juste.

La mode est partout, même dans les idées. J’ai vu toutes sortes d’idées envahir la France, chacune chassant la précédente. À chaque fois, des masses immenses de gens pensaient la même chose en même temps, pour penser le contraire quelques années plus tard. Le consensus est chose douteuse, et parfois dangereuse. Je m’en méfie beaucoup.

Je ne suis rien de plus qu’un homme qui a vécu beaucoup de choses, et n’a pas déduit de ses souffrances qu’il devait haïr les hommes. Je suis un homme qui a essayé toute sa vie de ne pas prendre pour argent comptant ce que ses yeux ou son cœur lui disaient, mais sortait les outils de sa raison pour mesurer la réalité. Je n’ai jamais aimé les évidences, celles qui n’ont pas besoin d’arguments parce que " c’est comme ça ". Je n’ai jamais voulu que l’on me mène par le bout du nez.
C’est pourquoi je n’ai jamais adhéré à aucun parti. C’est aussi pourquoi j’ai jeté mes médailles.

Je n’ai pas fait tout cela pour venir, à la fin de ma vie, jouer les donneurs de leçons que l’on écouterait religieusement. Ce que j’ai dans le tête ne vaut pas plus que ce qu’il y a dans la vôtre. Chaque vie est un livre, et chaque livre est à lire.

Ceci étant dit, je n’y reviendrai plus.
Je peux maintenant, sans inquiétude, vous soumettre tranquillement, au fil de mes forces et du temps libre de Nicolas, ce que ma raison, la volonté de justice et l’amour des hommes m’ont amené à penser de la vie.
Tant que le cœur et le cerveau sont l’un et l’autre solidement reliés, il n’y a rien à redouter.

Si vous le voulez bien, faisons ensemble cette sorte de " pacte d’honnêtes gens ", ce pacte de liberté de nos pensées, et chaussons ensemble les lunettes de la justice pour regarder les choses.

Ainsi, vous vous laisserez peut-être convaincre par le vieux Papy, mais jamais séduire. Et ça change tout.

10.9.06

C'est chouette d'être vieux !

J’aime bien être vieux.
Toute ma vie j’ai, d’une certaine façon, attendu ça.
D’abord, il faut bien reconnaître que j’ai vécu à une époque où mourir jeune était tellement courant que vieillir pouvait apparaître comme un privilège.
Mais, surtout, l’âge avancé présente bien des avantages.

Bien sûr, il y a la santé vacillante et certains inconforts qu’il faut accepter. J’ai la chance de ne pas avoir trop de maladies douloureuses. Je suis diabétique, maladie redoutable mais indolore, et mon cœur fragile m’interdit bien des activités. J’ai donc dû me résoudre à arrêter les compétitions d’athlétisme ! Il y a bien les dents… Ça, c’est mon problème, les dents. Et puis les rhumatismes et autres douleurs aux articulations. Mais bon, avoir de l’acné à 15 ans ou faire ses premières dents à 7 mois est-il plus agréable ? À chaque âge ses soucis !
J’ai 84 ans mais je crois en paraître un peu plus. La vie n’a pas été toujours facile et le corps marque. J’adore ça. Les gens qui me voient pensent avoir affaire à un pépé de 90 ans au moins.

Parfois, je m’amuse. Dans le train, une salle d’attente, ou tout autre lieu où je suis assis, je me fige sur place, absolument immobile, les yeux grand ouverts et le regard fixe. Je fais ça juste quelques secondes. Mais les quelques regards qui passent sur moi à ce moment-là se glacent. Je fais juste attention à ce qu’il n’y ait pas d’enfants, parce que les aime trop pour leur faire peur. Vous verriez ce qu’il y a dans ces regards ! L’effroi !
Le plus drôle est que le premier réflexe des gens est de détourner le regard et non de se précipiter sur moi ! C’est pour ça que j’aime bien leur rappeler que la mort est là, tout près.
Après, je vais prendre un petit café, tranquillement.

Il n’y a pas de sagesse sans conscience de la mort. Les gens qui ont vu la mort de près disent tous que leur vie a alors changé et a davantage de sens. Nous vivons en refusant de voir qu’il y a la mort au bout, et peut-être demain. Nous passons donc nos vies à " tuer le temps " pour éviter d’y penser. Alors que toute la beauté de la vie vient de là ; elle n’est pas infinie et il va bien falloir en faire quelque chose. J’essaie d’expliquer cela à Nicolas : la vie est une chose limitée qu’il faut utiliser au mieux, alors qu’on en ignore la durée. Si l’on raisonne ainsi, il faut chercher où sont les priorités. Il y a autant de réponses que d’êtres humains.
Et ça, rappeler aux gens que la mort existe, on ne peut le faire que quand on est vieux !

Un autre avantage de la vieillesse, c’est l’expérience.
Difficile d’expliquer ça aux jeunes. L’expérience est une chose extraordinaire. Elle permet, pour chaque situation, de s’en remémorer cent autres qui permettent de mieux la comprendre. C’est surtout la meilleure des choses pour comprendre les gens.
L’expérience apprend aussi à accepter d'avoir l’air couillon. Quand un jeune parle à un vieux, le vieux lui laisse toujours croire qu’il en sait plus et qu’il parle à un attardé. Ça, on est incapable de le faire quand on est jeune. On veut toujours avoir raison ou tout savoir. Le vieux, lui, sait que l’on en apprend plus en écoutant et en faisant parler l’autre.
Et puis surtout, on est débarrassé d’un problème qui nous empoisonne toute l'existence : la question de savoir si l’on plaît aux autres. Il faut toute la vie pour comprendre à quel point les autres se fichent de la tête qu’on a. Ils sont bien trop occupés à se demander si la leur nous revient ! Les complexes, les rôles que l’on joue, le souci de son apparence, le besoin de séduire… tout cela disparaît. Et si vous saviez comme ça repose !

Enfin, être vieux, c’est bien souvent être grands-parents. Les relations que l’on a alors avec ses petits-enfants ne sont pas des relations parents-enfants. Il n’y a pas d’autorité, juste de la complicité et de la tendresse.
J’ai avec Nicolas une relation que je n’avais pas avec son père, parce que j’avais la charge de l’élever. Maintenant, je peux apprendre à mes petits-enfants toutes les bêtises et tous les gros mots que je n’avais pas le droit de montrer quand j’étais un papa.

Il ne reste qu’un regret, malgré tout. Celui de ne pas voir le monde merveilleux de demain.
Le progrès va à toute vitesse.
J’ai découvert il y a à peine quelques mois ce qu’était un " blog ". Aujourd’hui, vous lisez ces lignes, nombreux, et je ne vous connais pas. Vous me laissez des commentaires qui me font tellement chaud au cœur et je ne vous ai jamais vus. Certains d’entre vous, m’a dit Nicolas, sont à Singapour, en Uruguay ou ailleurs. C’est extraordinaire. Je parle, ma main dans celle de mon petit-fils, dans un magnétophone. Il écrit, me demande de corriger, et des centaines de gens peuvent lire ce qui n’était encore, en début d’année, que des radotages d’un pépé sénile que seul son petit-fils écoutait.
Le progrès est une chose merveilleuse et je voudrais tant tout voir.
Mais la vieillesse aussi est une chose merveilleuse, et il faut se faire une raison.

5.9.06

Arrête avec ta guerre !

Tous ceux qui racontent leur guerre découvrent vite que ça n’intéresse personne et qu’ils ennuient tout le monde avec ça.
Je suppose donc que c’est aussi le cas ici.
Rassurez-vous, nous ne sommes pas ici pour parler de "ma guerre" à longueur de pages. Ce n’est pas vraiment ce qui me passionne.

Mais j’ai voulu tout dire dès le début, pour que tout soit clair, et pour qu’on soit tranquille ensuite. Maintenant, nous allons parler d’idées, de l’actualité, du monde et des gens.
Vous savez maintenant que ma vie a été pour toujours marquée par ça. Cette chose qui fait que je ne peux regarder la guerre au Liban comme tout le monde, ni m’arrêter aux simples chiffres des décomptes macabres. Je sais ce qui est derrière, je connais les souffrances des autres car je les ai vécues. Heureusement, nous ne sommes plus très nombreux en Europe à savoir ce qu’est la guerre… Mais j’espère que cela ne signifie pas que la plupart ignorent la valeur de la paix.
On a beau se plaindre de nos petits soucis, je peux vous dire que le simple fait de vivre en paix est une chance. Pour avoir vu les hommes devenir des bêtes, les lois disparaître derrière l’arbitraire, les opinions séparer les morts et les vivants, la peur enserrer le cœur sans repos, je connais la valeur de la paix. Car j’en ai payé le prix.
Nous vivons en République, en démocratie, en paix, dans un certain confort et nous vivons vieux. Avoir connu la guerre me permet de dire deux choses : vivre ainsi est une chance, et il faut se souvenir que nous sommes une infime minorité sur Terre à avoir cette chance.

Le seul vrai courage est de faire ce qui est juste, et cela signifie presque toujours se battre pour les autres. Les plus malheureux que nous ne manquent pas.
Tant d’hommes ont donné leur vie (vraiment donné : je les ai vus) pour que nous vivions ainsi… Et si c’était à nous, maintenant, de le faire pour les autres ?
Je sais bien que la morale est devenue un gros mot, et que je ne fais qu’embêter tout le monde avec mes délires de vieux rabat-joie.
Mais je fais de mauvais rêves, que voulez-vous… J’en fais encore.

C’est pour cela qu’il fallait d’abord que je vous dise mes souvenirs, pour que vous compreniez tout ce que j’écrirai ensuite, sur le monde d’aujourd’hui, si plein de promesses, de progrès, et de chantiers à venir pour ceux qui sauront écouter leur cœur.
La vie n’a pas beaucoup de sens, puisqu’elle se termine un jour. Ou peut-être est-ce cela qui lui donne son sens ? En tout cas, nous sommes bien obligés de nous débrouiller avec ça. Ce n’est pas parce que les réponses n’existent pas qu’il ne faut pas les chercher. Jusqu’à la dernière seconde, jusqu’au dernier souffle.
C’est finalement de ça que j’aimerais vous parler ici, si j’en ai le temps.

Car votre jeunesse est un diamant brut.
Il y a tant à en attendre.

1.9.06

Tu ne tueras pas ?

Le vrai courage est de faire ce qui est juste…
Et ce qui est juste, c’est rarement ce que tous les autres font. C’est surtout pour cela qu’il faut du courage. Pour affronter la vindicte des bien-pensants.

Il y a quelques années, je bêchais encore mon jardin chaque printemps.
Un jour, je me souviens d’avoir déterré une larve de hanneton. Un gros ver blanc. Je trouvais souvent des larves de coléoptères, mais plus petites. Je les laissais tranquilles, sachant que ces insectes sont utiles pour la plupart. Mais là, un hanneton, tout bon jardinier le tue net avec la bêche pour éviter de perdre ses salades par sa faute.

C’est le mot " tuer " qui a résonné dans ma tête et a arrêté mon geste.

Je l’ai ramassé, gros ver blanc tout grassouillet replié sur lui-même, comme une virgule au milieu de ma séance de jardinage, et je l’ai regardé. J’étais bien emmerdé avec ma bestiole.
Je me suis demandé ce qu’il était juste de faire. D’un côté, mes salades, de l’autre une vie. Mais si je laisse toutes les bestioles nuisibles à mes cultures dans mon potager, autant arrêter tout de suite de jardiner.
Alors, j’ai pris ma décision. Ne pouvant pas m’en débarrasser ailleurs non plus, car il aurait alors attaqué mes arbres ou mon gazon, je suis allé le poser dans ma brouette vide, espérant qu’un oiseau passe par là, réglant le problème à ma place.
J’ai fini mon rang et je suis rentré à la maison.

À peine dix minutes plus tard, je suis ressorti pour me précipiter vers la brouette. J’ai vivement repris la bestiole et je l’ai déposée au pied de mes fleurs.
Je m’étais senti un peu comme Ponce Pilate. Lâche.
J’ai perdu sans doute quelques fleurs cette année-là, mais comme personne ne vient les voir…

Mon voisin m’a regardé avec pitié. Il a dû penser que c’est bien triste de vieillir.