le blog de Firmin

18.12.06

Le grain dans le sablier

Le sable sec coule entre mes doigts. Il glisse, inexorable et fuyant.

Je suis un grain de sable, emporté par le temps.
Je suis un grain de sable qui s’accroche à la paume et qui ne tombe pas.

Cette fois-ci, ce n’est pas passé très loin…
Je suis rentré hier de l’hôpital, et j’ai les doigts dans ce sac de sable, ramassé avec Nicolas.

Nous étions partis sur un coup de tête, le jeune avec le vieux, couple étrange en voyage de noces.
Je voulais voir les plages du Débarquement. Nicolas m’a emmené en Normandie. Nous y avons passé trois jours. Nous y avons surtout passé des heures, assis, à regarder le sable.
Les gens regardent toujours la mer. Moi, je lui ai montré le sable.
Nicolas a parfois les idées à la mode, les idées de tout le monde, comme ses vêtements. Il lui reste encore un peu de chemin à faire avant d’être un homme libre. Chacun son rythme. Et l’est-on jamais, d’abord ? Est-on un jour libéré des modes et du mimétisme ? Le vrai courage est de penser ce qui est juste. Acheter ses idées au supermarché est bien plus facile ; personne ne vous les reproche.

Nicolas tenait sur les Américains les propos de tout le monde. Ces propos qu’on n’oserait pas tenir sur les Africains, de peur d’être taxé de racisme.
À l’entendre, les Américains seraient les nouveaux fascistes, le repoussoir absolu, l’ennemi de la liberté, le peuple le plus cruel et le plus cynique au monde.

Alors je suis venu lui montrer le sable. Car en parler sans le voir, sans le toucher, ce n’est pas la même chose.
Le sentir dans ses mains, compact et dur, humide et collant, c’est bien plus concret.

Des jeunes Américains sont venus mourir ici par milliers, sachant qu’ils allaient prendre tous les risques pour libérer l’Europe du pire. Ils ont été versés par milliers, comme des grains de blé dont on espère que quelques-uns pourront ainsi germer. Ils se sont effondrés dès les premières secondes, souvent sans atteindre le sable. Par centaines.
Ils sont tombés, la joue sur ce sable, fauchés par la pluie de plomb la plus dense de l’histoire.

Ces gamins ont fait cela à cause des valeurs dans lesquelles ont les avait élevés. Ils sont venus mourir, loin de leurs terres, dans un combat qui n’était pas tant le leur. Ils sont venus pour libérer l'Europe de l'immonde armée nazie.
Les Américains, c’est vrai, ont tendance à voir le monde en noir et blanc. Le bien et le mal. Ils ont appris que la Liberté, c’est le bien, et l’oppression le mal. Pour eux, le nazisme, puis le communisme ont été le mal, face à un monde libre dans lequel l’individu comptait. Ont-ils eu tellement tort ?
Les États-Unis sont un pays dans lequel je n’aimerais pas vivre, parce que je n’aime vivre qu’en France. Mais y a-t-il un autre pays au monde plus proche de nous ? Y a-t-il dans le monde une démocratie plus pointilleuse, une république plus républicaine ?
Quand j’entends jeter tout cela aux orties, parce que le Président actuel de ce pays poursuit des objectifs bien discutables, je mesure l’excès dans lequel nous tombons.

Qui peut ne pas voir à quel point l’affaire de la prison d’Abou Graib est une victoire sur l’ignoble, un progrès inédit dans l’histoire de l’Humanité ?
Ce n’est pas la première fois que des militaires (que je n’aime pas davantage qu’il y a soixante ans) se comportent comme des bêtes. J’en ai vu et la guerre, ce n’est que cela. Mais c’est sans doute la première fois dans l’histoire que la presse libre d’un pays dénonce les abus de sa propre armée en temps de guerre et que la justice de ce même pays condamne les militaires fautifs. N’oublions pas qu’il nous aura fallu trente ans pour aborder, du bout des lèvres, les atrocités de la guerre d’Algérie. Et les tortionnaires sont libres.
Pour la première fois, son système démocratique a été suffisamment fort pour s’imposer à un belligérant et l’obliger à corriger immédiatement ses erreurs.
En face, on continue à égorger devant un caméscope et à diffuser les images sur Internet. Impunément. Sans que ces belligérants-là soient condamnés par leur hiérarchie.

Les Américains ont bien sûr à apprendre de nous. Sur la laïcité, sur la protection sociale, sur l’humanité de notre système. Mais ils ont, eux, des leçons à nous donner en matière de séparation des pouvoirs, de « culture de la Loi », de liberté de la presse et de fidélité absolue à la démocratie. Nous pourrions leur montrer que nous avons mieux que leur communautarisme, et ils pourraient nous apprendre à intégrer nos immigrés au point d’en faire des patriotes.
Nous avons, autrefois, échangé des « Statues de la Liberté », puisqu’ils nous ont offert une réplique de celle que Eiffel leur avait destinée. Aucun pays, plus que celui-là, n’a été inspiré à ce point par la révolution française et sa déclaration universelle des droits de l’Homme.

N’oublions pas que, dans un monde où l’obscurité gagne, où la frêle étincelle de la Liberté et de la démocratie manque chaque jour de disparaître de l’Histoire de l’Humanité, ce pays, aux côtés du nôtre, lutte contre la nuit qui étouffe l’Homme.

C’est Munich qui a contraint les Américains à venir au secours de l’Europe. Le bellicisme de ce pays est à la mesure de nos démissions face à l’intolérable. Leurs militaires et nos diplomates sont sur deux pavés contigus qui semblent s’opposer, alors qu’il faudrait trouver le joint entre les deux, où se trouvent sans doute la justesse et la vérité.

Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Les Américains ne sont pas le diable, loin s’en faut. Ils ont besoin qu’un allié différent de lui comme nous le sommes l’aide à trouver la mesure.

Les idées à la mode font oublier toute mesure. Elles sont simplistes et s’amplifient au fur et à mesure qu’elles passent de bouches en oreilles.
C’est à celui qui sera plus à la mode que l’autre, en la singeant toujours davantage.
Prenons une règle, mesurons la réalité, et assumons le résultat de cette mesure. Notre raison est bien meilleure conseillère que la soumission. La liberté est à ce prix, au prix de la raison.

Mais, pour comprendre tout cela, c’est beaucoup plus facile en ayant le sable dans la main, l’immensité de la plage sous les yeux, et le vent inflexible qui bat la mesure.

Nous étions partis, Nicolas et moi, comme des gamins sur un coup de tête. La cousine de Nicolas avait pour mission de publier vos commentaires sur le blog, pour ne pas prendre trop de retard. Mais je ne suis plus un gamin. J’ai 84 ans, je suis sans doute plus usé que j’ai bien voulu vous le dire par le diabète, la guerre, le veuvage… et la vie.
Il a fait mauvais pendant ces trois jours, et j’ai été imprudent. Rapidement, je me suis enrhumé, la fièvre a gagné, mon diabète est devenu difficile à maîtriser, et il a fallu revenir d’urgence. J’ai été aussitôt hospitalisé, et le cœur a bien failli lâcher. À deux reprises, j’ai perdu connaissance et ma famille a vécu dans l’inquiétude.
Nicolas est venu très souvent, et il m’a dit que vous vous inquiétiez. Je lui ai dit de ne pas vous rassurer ni vous inquiéter davantage avant de connaître l’issue de ce combat-là.
Je ne sais pas si cela fait survivre, mais une chose est certaine. Ce blog est une nouvelle chose dans ma vie, et je n’ai pas l’impression de l’avoir terminé. J’y ai énormément pensé. Partir maintenant, d’une certaine façon, ce serait manquer à mon devoir.
Mourir n’est rien, mais partir sans ranger ses outils et sans finir le travail, je ne trouve pas ça propre.
Bref, mon cœur est en très mauvais état, le toubib ne me l’a pas caché, mais il a tenu. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne crois pas que je partirai comme cela. J’ai une petite voix au fond de moi qui me dit que je mourrai debout, un jour. Pourquoi ne pas la croire ? Pourquoi la croire ?

Ne croyez pas que ces deux semaines m’ont moins bouleversé que vous.
Ne croyez pas cela.
J’ai découvert une chose qui n’est pas de mon époque. Vous êtes pour moi un voyage dans le temps, une magie du temps de Nicolas, pas du mien.
Et ces deux semaines, votre inquiétude si sincère et votre fidélité si juste m’ont fait croire à cette chose si étrange, pour moi qui sors de la préhistoire : la fraternité entre les Hommes est possible, un jour, puisque vous m’en avez témoigné. Ce sentiment qui unirait les Hommes et leur rendrait enfin leurs différences désirables, aussi distants et étrangers soient-ils, nous en avons fabriqué un peu.
Quelle leçon pour le vieux !
Peu importe que la pierre philosophale existe ou non, puisqu’un peu, un tout petit peu d’or est apparu. Qu’il y en ait peu ne compte pas, car la preuve est faite que c’est possible.
Alors, comme un jeune homme qui découvre la vie, j’ai, là encore, beaucoup appris.
Je vous en remercie.

À propos d’or et de pierre philosophale… Nicolas venait me voir souvent à l’hôpital. Et vous savez quoi ? Je crois bien qu’il est amoureux d’une petite infirmière du service ! Il ne veut pas le reconnaître, mais… il n’a jamais su mentir à son grand-père.

Merci encore pour vos pensées. Je me rétablis doucement.
Je viendrai vous reparler, un peu.

2.12.06

Être un homme

Juste pour le plaisir, et pour la réflexion, l'éternel et inusable poème de Rudyard Kipling, "If", dans la traduction de 1918 par André Maurois.
Comment cesser de le lire ?


"Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils."



Bon week-end à tous.