Les larmes de PapaPoule
Il a encore dans la tête les saccades du respirateur artificiel, le ronronnement respectueux et laborieux des soignants, la pénombre de la chambre.
Il nous a décrit le rituel de la désinfection, le sas, la masque qui embue les lunettes à chaque souffle.
PapaPoule revient du service de réanimation de Necker.
Il nous a dit l'angoisse, les mots si lourds entendus au téléphone, l'urgence.
En pleine nuit, le combat silencieux de gens en blouse, les quelques heures d'incertitude, le travail acharné pour ne pas avoir à annoncer le pire.
Et puis le calme. Ce calme si peu tranquille qui n'est peut-être que du temps gagné, mais qui permet de reprendre ses esprits et de se projeter à nouveau dans les heures qui viennent. Se remettre à penser...
PapaPoule pleure doucement. Il a pleuré dès la deuxième phrase.
Nous l'attendions pour travailler à son premier article. Comme d'habitude, il nous a dit qu'il allait bien. Comme d'habitude, il a demandé à Papy des nouvelles de sa santé, comme si de rien n'était.
Comme d'habitude, PapaPoule a voulu rester debout et mépriser ses douleurs.
Mais, comme toujours, nous avons bien vu son visage, son coeur et sa chair lacérés d'un combat de plus.
PapaPoule refuse de se plaindre :
- J'ai choisi cette vie. J'ai voulu vivre comme ça...
Un jour, il a rompu avec sa vie dorée de cadre supérieur. Son cœur prenait trop de place. Son cœur encombrait la salle du Comité de Direction, il était incongru au milieu des batailles feutrées pour le pouvoir. Son cœur ne trouvait pas de place dans les derniers étages des tours de La Défense.
Alors, dès premier enfant né, il a tout plaqué. Il a voulu changer de vie.
Sa petite puce, il l'a adoptée ensuite. Une famille de cœur et de conviction, portée de plus en plus à bout de bras.
Certains lui disent que cette nouvelle vie paie moins, mais de quel salaire parle-t-on ? PapaPoule touche chaque jour son salaire, un salaire d'humanité, de chair et de cœur. PapaPoule trouve qu'il gagne, plus qu'avant, de quoi vivre vraiment.
PapaPoule ne pleure pas de tristesse, ni de désespoir. Il pleure d'épuisement et profite d'être avec nous pour laisser enfin couler sa fatigue.
Papy lui dit qu'un ressort trop longtemps tendu risque de se déformer à jamais. Alors qu'il suffit de le détendre un peu, de temps en temps, pour qu'il résiste éternellement.
Papy lui dit qu'un homme vit presque 100 ans. Et que peu d'hommes, sur ces 100 ans, en ont consacré ne serait-ce que cinq aux autres, alors même qu'il leur en resterait encore tellement pour eux. À quoi bon vivre longtemps si c'est pour ne pas se grandir ? On remercie si rarement ceux qu'on a la chance d'aider !
Papy lui parle des guerres. De ces guerres que l'on mène pour les autres, de ces guerres si justes. Papy lui raconte ces combats desquels on ressort fourbu, vidé, mais pendant lesquels on est porté par le seul impératif de réussir.
Et puis Papy lui dit que ce sont les petits qui font les grands. Que ce sont les élèves qui font le maître. Il lui dit que, si sa petite puce lui a appris quelque chose du fond de sa douleur, il doit le transmettre à son tour. Parce que seules les douleurs vaines sont insurmontables.
Il lui a demandé s'il était malheureux.
Et PapaPoule a presque bondi.
Il a dit qu'il n'était pas malheureux, moins qu'il ne l'avait jamais été. Parce qu'être enfin à sa juste place est une chance que tout le monde n'a pas.
PapaPoule a réfléchi, et il a dit qu'une petite main brûlante lui avait appris aujourd'hui où était le bonheur.
Les gens attendent que la vie soit enfin heureuse pour être enfin heureux. Mais la vie ne l'est pas forcément.
On n'a prise ni sur la vie ni sur le monde. Mais on a prise sur son cœur, on peut le rendre plus beau.
Une petite puce de quatre ans, du fond de sa douleur et de son courage, a donné une leçon à PapaPoule : le bonheur, ça ne s'attend pas, ça se décide.
Papy lui a dit :
- Maintenant, transmettez-le !
Alors, la vie continue.
15 Comments:
Je pense bien à cette petite puce... si on pouvait partager le confort et la sécurité (l'absence d'angoisse)avec ceux qui en manquent j'en aurais envoyé un plein paquet à papapoule...
Un croyant aurait dit "il va gagner son paradis", moi je pense que les petits grands moments de bonheur avec cette puce sont autant de miniparadis qui permettent de tenir ne coup dans l'enfer de la maladie...
avec vous de tout mon coeur !
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julienP, at jeudi, septembre 27, 2007 7:41:00 PM
Encore une fois, un très beau billet,émouvant, prenant et plein de tact et retenue.
Courage à Papa-poule et à sa Puce que j'ai envie d'appeler comme mes filles, sa poussinette.
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Dominique, at jeudi, septembre 27, 2007 7:44:00 PM
Merci Nicols pour ce témoignage très touchant. Ton style inspiré de la sagesse de ton papy semble se dessiner. Laisse-le s'exprmer, tu as un très bon guide.
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David, at jeudi, septembre 27, 2007 9:45:00 PM
Je sais les longues nuits, celles qui attendent que le matin se réveille, comme étonné d'être encore en vie
Touchée par ces mots, bien sûr, qui ne le serait pas...
Cinq enfants, dont la dernière adoptée (j'ai raconté cette longue, longue histoire dans mon blog)...
Papapoule a fait le bon choix, ce qui ne veut pas dire le choix le plus facile
Et Nicolas, tu as les mots pour traduire les émotions vraies de Papapoule et de ton Papy
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coumarine, at vendredi, septembre 28, 2007 10:59:00 AM
L'Alchimiste n'a malheureusement trouvé aucun remède pour cette petite puce mais il pense à elle
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L'Alchimiste, at vendredi, septembre 28, 2007 4:36:00 PM
Combien nous aimerions réconforter ce papapoule et sa petite puce et leur donner ce que nous avons tous plus ou moins mais qui chez eux fait défaut : la santé ... Ils nous donnent, comme vous 2, tant et tant ...
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Manue, at vendredi, septembre 28, 2007 6:17:00 PM
Je rajoute juste une petite note en aparté : j'ai trouvé un hommage au Mime Marceau qui vous correspond tout à fait sur la transmission, vous reconnaîtrez la musique, et les paroles sont aussi les vôtres. Vous jetez seulement votre "cri du silence" se façon différente... Nicolas, faites-le voir à votre grand-père, il devrait lui plaire.
http://www.youtube.com/watch?v=R061q3HpQyg
Merci pour tout
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Manue, at vendredi, septembre 28, 2007 6:56:00 PM
Beaucoup de larmes et beaucoup d'amour, de la révolte aussi devant l'impuissance à ne pouvoir changer les choses mais dans le domaine ou il le pouvait Papa Poule a choisit de changer les choses: vivre avec et par ses enfants . Il a accumulé une richesse qui je l'espère l'aide et l'aidera ainsi que les siens à surmonter ce moment difficile.
La vie continue et l'on pense à Elle à Lui , à toutes et tous .
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Marianne, at samedi, septembre 29, 2007 10:52:00 AM
Je suis une maman. Pas celle que j'aurais voulu être pour mes deux trésors, car il y a un an, aujourd'hui, leur papa a décidé que sa vie serait ailleurs. Je ne partage donc plus la vie de mes enfants au quotidien, la moitié de leur enfance appartient à leur papa. Je suis malheureuse à en mourir. Mais, à la lecture de votre message, Nicolas, je me suis rappelée tout à coup que l'important n'était peut être pas que mes enfants soient à mes côtés, mais qu'ils existent tout simplement. Même ailleurs, même aux côtés de celui qui ne veut plus de notre famille, et surtout ... en bonne santé. Pensées pétries de courage et d'émotion pour Papapoule. Et poignée de main ferme et tournée vers l'avenir à Firmin que je lis avec tellement d'attention et de respect.
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Nanne, at dimanche, septembre 30, 2007 4:59:00 PM
Je n'ai découvert ce blog qu'hier soir et depuis j'arpente vos couloirs en me délectant de chaque mots...
J'en est été tellement émue qu'il a fallu que je parle de vous. Je me suis donc permise de vous faire un peu de pub.(http://m-pops.blogspot.com/2007/10/le-blog-de-firmin.html)
Je viens avec ce message vous informer de cette mention afin de vous demander l'autorisation de le faire. Mais aussi pour vous remercier pour tout ces mots...
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M.Poppins, at mercredi, octobre 03, 2007 9:16:00 AM
Courage Papapoule ! Vous avez délibérément choisi la voie difficile. Mais dans votre amour, votre attention, votre compréhension , Petite Puce trouve la force de se battre.
Je suis totalement impuissante, mais tout mon coeur est avec vous.
Grossse bise à Petite Chérie
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Blue.laelia, at jeudi, octobre 11, 2007 9:39:00 AM
Je découvre cet univers et ce partage entre vous avec beaucoup d'émotion.
Ces mots, vos billets, ces échanges sont généreux et me touchent beaucoup.
Je pense à cette petite fille et à la douleur. Je pense à son papa. Je pense à l'espoir. Je pense à l'amour.
Certains évènements dans ma vie me pousse à réfléchir davantage ces derniers temps et pousse aussi mon désir de transmettre...
Merci pour ces billets...merci pour ce partage.
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Nat, at dimanche, octobre 14, 2007 2:49:00 PM
Un blog touchant par son désir de transmission.
L'humanité qu'il dégage, le son comme les silence de chaque mots. L'expérience de ce papa poule ou je n'ai pas lu la douleur de la maman.
Mais c'est aussi important qu'il ai son univers là où il peut livrer sa souffrance.
Je suis indéniablement replongée dans cette plaie à peine guéri de l'attente, celle quand nous avons traversé face la maladie de notre premier et si petit nourrisson.
Confrontés à ce combat injuste et inégal.
Et de ce souvenir lorsque je lisais en miroir du mien la douleur de l'impuissance de mon mari devant notre bébé malade...
Un souvenir passé aujourd'hui nous regardons notre minette grandir évoluer et se construire...
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Gwemaline..., at lundi, novembre 05, 2007 1:31:00 AM
superbe...
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Marie, at lundi, janvier 21, 2008 9:17:00 PM
superbe blog, plein d'humanité...
Courage à papa poule, que j'ai peut-être croisé un jour, lui, ou un autre, alors que j'habitais juste en face de Necker...
Marie
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marietom, at lundi, janvier 21, 2008 9:20:00 PM
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