L'amour et la séduction
À mon âge, un pet de travers, et c'est tout le moteur qui se met à déconner. Les hivers deviennent durs à passer, avec une carcasse dans un tel état.
J'en connais qui sont fringants à 84 ans, comme je l'étais il y a vingt ans.
Mais dans mon cas, le moteur a dû faire davantage de kilomètres dans le même nombre d'années, avec un carburant frelaté, qui plus est.
J'ai eu une vie... fatigante !
La guerre, bien sûr, dont vous sortez à 25 ans avec une tête de 35. Je n'y reviendrai pas, je n'en finis pas de vous la raconter, sans espoir que vous en imaginiez le dixième. Ce n'est pas explicable.
Mais il y a aussi les deuils. Pas seulement ceux de la guerre, innombrables, qu'on n'a pas le temps de faire, trop occupé à se planquer. Il y a ceux de la paix, car la vie est mal faite. Les gens qui partent avant l'heure. Ceux qui partent avant vous.
Je suis veuf et ce n'est pas l'ordre habituel des choses. Je ne vous en ai pas encore parlé et ne le ferai peut-être pas du tout.
Enfin, il y a le diabète. Belle saloperie
Ironie du sort, je suis né en 1922, l'année même où fut sauvé le premier malade d'un coma diabétique grâce à la découverte de l'insuline, à l'époque tirée d'un chien.
Le diabète, c'est une maladie insidieuse, que l'on ne sent absolument pas. Pour des raisons variées, le sucre s'accumule dans le sang au lieu d'aller à sa destination. Il traîne dans le sang, en trop grande quantité, et il abîme tout ce qu'il touche. Le sucre agit comme une substance corrosive et esquinte tous les organes qu'il traverse : artères, yeux, reins, coeur, nerfs, etc. Tous les endroits où les artères sont fines sont en danger, comme les pieds. On n'ampute d'ailleurs guère plus que les diabétiques en France, et c'est la maladie qui crée le plus d'aveugles. Et tout ça sans rien sentir.
Il faut se soigner avec le plus grand sérieux, s'habituer à un régime draconien et permanent, s'injecter de l'insuline, prendre des cachets à vie, alors que l'on ne souffre pas.
Le résultat, sur une vieille bête comme moi, c'est un peu comme une voiture que l'on aurait laissée, exposée aux embruns marins pendant des années : ce n'est pas la meilleure occasion du marché !
Alors, mon rhume idiot de Noël, il faut bien reconnaître qu'il m'a mis en vrac.
La conséquence la plus visible de cet événement, c'est qu'on m'a collé une infirmière à domicile. Moi qui m'attendais à une armoire à glace légèrement moustachue (sans doute un souvenir de guerre), on m'a envoyé une jeunette toute pimpante.
Avec Nicolas, nous l'avons surnommée « Garcimore ». Rien à voir avec l'accent, mais sa coiffure est la même et elle me trouve toujours trop contracté pour les piqûres !
Ce qu'il y a d'amusant chez elle, c'est qu'elle semble attirer les modes comme un chiffon attire la poussière. Elle s'habille comme tout le monde, a la voiture de tout le monde, aime les chansons que tout le monde aime, et parle comme tout le monde parle. Quand tout le monde aimera autre chose, elle suivra immédiatement ! Elle suit le troupeau de ceux qui croient se distinguer en faisant et en pensant exactement comme les autres en même temps qu'eux.
Bref, elle est très jeune et n'ose visiblement pas encore penser toute seule.
Sa grande spécialité, c'est de remplacer (comme cela se fait maintenant beaucoup) le mot « problème » par « souci ». C'est un truc que j'ai vu apparaître dans les entreprises juste avant ma retraite, dans les années 80. On avait des jeunes gourous qui venaient expliquer aux gens qu'il ne fallait plus employer de mots négatifs, comme « problème ». Allez savoir pourquoi, ils pensaient qu'il suffirait de remplacer « problème » par « souci » dans toutes nos phrases pour que les problèmes disparaissent. Une sorte de politique de l'autruche, mais qui se pratiquait avec cravate.
Depuis, tout le monde semble trouver normal qu'un ordinateur ait « un souci ».
Notre Garcimore, en plus, prononce bien soigneusement « ssssssouccccccci » ! Parfois même, sur la fin, elle ajoute un petit quelque chose d'indéfinissable qui lui donne l'air d'avoir abusé du riz : « sssssouccccci-anhhh » ! Parler semble être devenu une chose bien fatigante, quand on veut être à la mode.
La semaine dernière, Nicolas était venu me voir et était avec moi lors de la visite de Garcimore. Je le soupçonne d'ailleurs un peu de le faire exprès, mais passons...
Au moment où il lui a dit qu'il était content qu'elle vienne me soigner, l'infirmière lui a répondu : « Oui-anhh, on va lui ssssolutionner son p'tit ssssoucccci-anhh de santé-anhh... ». Tout ça avec le petit doigt en l'air. Il a fait semblant de tousser, je me suis accroché au fauteuil, mais on a vraiment eu un mal fou à se retenir.
Depuis, on parle d'elle au téléphone après chaque visite et on se marre. On a même fait un pari : que j'arrive à lui faire dire « affectionner » au lieu de « aimer » avant la fin des soins.
On rigole, mais en réalité, en me faisant marrer, elle est bien fichue de me guérir plus vite qu'avec ses piqûres !
On se préoccupe beaucoup de ce que les autres pensent, quand on est jeune. C'est comme ça. On veut être « convenable », être « intéressant », de peur de ne pas être aimé. Et pourtant, quel rapport ? Voilà bien une confusion qui demande beaucoup de maturité pour disparaître.
Parce que, bien sûr, chacun de nous ne court, toute sa vie, qu'après une seule chose : l'amour. Depuis que nous avons perdu la relation unique que nous avions avec notre mère, cet amour sans condition, juste parce que nous existions, nous ne faisons plus que le rechercher. C'est peut-être ça, le paradis perdu ! Parce que cet amour qui ne dépend pas de ce que l'on fait mais de ce que l'on est, c'est un peu une utopie en-dehors de l'affection de nos parents.
Alors, projetés dans une vie adulte, nous sommes perdus. Comment retrouver cet amour, cette chose si appaisante qui rend la vie supportable ?
Voyez ces adolescents qui cherchent à s'impressionner les uns les autres, obsédés par l'impératif de « convenir », par la peur d'être laissés de côté par le groupe... C'est devenu dur, l'adolescence, bien plus dur qu'à mon époque. Je plains beaucoup les enfants de cet âge, dans une société où personne ne donne plus de repères et qui a même peur d'eux. Comme cela doit être effrayant !
Le mode d'emploi de l'amour s'est envolé et leur recherche s'égare.
Pour être aimé, se dit-on, il faut être beau, fort, intelligent, sans défaut, parfait ! Le mot est lâché : vous ne serez aimé que si vous êtes parfait.
Et personne n'est là pour leur dire que l'on n'aime pas les gens pour leurs qualités.
Les qualités, la force fascinent, séduisent, flattent, mais c'est tout. Quand vous êtes forts, ceux que vous attirez ne viennent à vous que parce que votre compagnie les flatte, un peu comme si vous étiez un beau miroir. Ce n'est pas vous qu'ils aiment, mais eux. Ils exigent que vous restiez parfaits, sous peine de leur renvoyer d'eux-mêmes un reflet décevant... Inacceptable !
Vous devenez leur esclave, tout comme ils sont esclaves de vous. Ce n'est qu'un attachement d'images, de reflets. Vous n'êtes qu'un support auquel on ne pardonne pas le moindre écart. Les histoires de ces couples sont passionnelles, pleines d'angoisse, de dépendance, parfois de violence. Chacun est soumis à ce que l'autre attend de lui, il doit rester le reflet tel qu'on le désire, alors que le quotidien le révèle tel qu'il est lui-même. Ces couples sont d'abord fusionnels, puis se déchirent.
Ce sont des couples d'amants, leur désir est omniprésent, alimenté par l'angoisse et le besoin de posséder l'autre. Ce sont des amours égoïstes, narcissiques. Peut-être est-ce pour cela que les couples de vedettes tiennent si peu.
Car la fascination et la séduction, ce n'est pas l'amour. C'est même, d'une certaine façon, le contraire.
La mode me fait penser à ce monde-là : admiration, séduction, fascination, course folle après des reflets, et l'impasse, toujours l'impasse.
L'amour se porte au contraire sur les faiblesses, sur les failles de l'autre. On ne peut être déçu en les découvrant, puisqu'elles sont une des causes de l'attachement. Cet amour-là n'est pas celui de nos parents, c'est un amour adulte, mais il y ressemble davantage. Un jour, on comprend cela. Parfois, on ne le comprend jamais.
Mais quand on se rend compte de cela, tout change.
« Aimer, c'est passer outre à l'empêchement d'aimer » écrivait Christian Bobin. Aimer, c'est accepter enfin de lâcher la rampe à laquelle nous nous cramponnons, de peur de déplaire.
Comme nous sommes ridicules, pauvres petits humains, accrochés à notre image, à notre perfection comme à une bouée. Il faut une vie entière pour réaliser à quel point les gens se fichent de la tête que l'on a.
Aimer, c'est déposer les armes, accepter enfin d'être vulnérable.
Aimer une femme, ce n'est pas juste l'aimer malgré ses défauts, mais c'est l'aimer pour cela. Cet amour-là est solide, il n'est pas à la merci de la découverte de l'autre, il s'en nourrit.
Tous les jours, on voit des gens qui s'agrippent à l'image qu'ils donnent aux autres, tant ils ont peur que ce qu'ils sont vraiment ne soit pas suffisant.
Enfin, il faut accepter que cet amour soit un sentiment d'adulte. Ce n'est plus le paradis perdu, celui de nos parents. C'est un paradis reconstruit, un Eden d'hommes et de femmes, conscients de leur condition et des limites de leur existence. C'est une aventure humaine, que l'on conquiert en cessant de se battre, en levant les barrières qui empêchent d'aimer vraiment.
C'est une des seules libertés que l'on gagne en déposant les armes.
Car l'amour et l'amitié, les vrais, sont des liens d'hommes et de femmes libres.
Mais il faut bien que jeunesse se passe, et chacun cherche à son rythme.
Les modes sont des phénomènes inévitables. Les foules ne se regardent que le ventre et détestent qu'on se libère d'elles.
Mais prenons garde qu'elles ne deviennent pas une nouvelle dictature, à laquelle le monde, devenu adolescent faute d'adultes pour l'inspirer, serait soumis.
Il faut être vigilants.
Vous avez le bonjour de Garcimore...
