Elle lui a dit ça en prenant sa tête entre ses mains, avec le sourire lumineux d'une mère qui admire son enfant.
« Je t'aime ».
Elle lui a dit ça, tout doucement, et puis elle lui a fait un petit bisou sur la bouche qu'il ouvrait en grand. Elle lui a passé la main sur la tête, s'est arrêtée sur sa joue, a frotté son nez contre le bout de son nez, et lui a tendu, du bout de sa fourchette, un morceau d'éclair au chocolat.
Avec son gâteau dans le bec, on ne l'a plus entendu !
Juste de temps en temps une tape sur les doigts par la petite fille qui était à côté de lui, et qui défendait sa pâtisserie sans la moindre pitié. Paf ! Un gâteau, c'est personnel !
Il a mangé en regardant sa Maman, puis a tendu ses mains vers son doudou. Elle le lui a donné : une serviette éponge grise, avec des pinces à linge colorées attachées dessus.
Bien sûr, elle a surpris mon regard et s'est tournée vers moi.
Je lui ai demandé :
- Il a quel âge ?
- 52 ans, Monsieur. Mais c'est un bébé, vous savez !
Grand, maigre, les cheveux grisonnants, rasé de frais, il a ouvert sa bouche en rond et s'est mis à rire comme une mouette, en louchant un peu, le visage rougi par l'effort. La petite fille lui en a aussitôt recollé une sur la main :
- Tais-toi, Patrick !
Patrick s'est tu aussitôt, rentrant dans sa coquille comme un escargot.
C'était la semaine dernière, à Carrefour. La petite famille venait de s'installer à la table voisine de la mienne, au café de la galerie marchande.
Je l'avais déjà vue en faisant mes courses. Patrick était par terre, sur le dos, dans le rayon fruits et légumes. Elle, choisissait ses pommes tranquillement. Quelques instants plus tard, au rayon surgelés, je lui avais proposé de l'aider à relever « le monsieur » qui s'était à nouveau couché dans l'allée trempée de l'eau de dégivrage.
Elle m'avait répondu :
- Oh ! Non, faut le laisser ! Si Monsieur n'en fait qu'à sa tête, on va pas être à sa disposition !
Et elle lui avait tendu une petite bouteille d'eau, qu'il avait prise maladroitement.
Je l'ai donc reconnue dans ce café et, ému par son geste maternel, je me suis permis de lui adresser la parole.
La dame m'a raconté que Patrick n'avait jamais grandi dans sa tête et était resté un bébé d'avant l'âge des premiers mots. Impossible de le faire asseoir dans le canapé du salon, il s'allonge toujours par terre avec son doudou, comme je l'avais déjà vu faire.
Nous avons parlé de nos vies et j'ai appris qu'elle avait 78 ans. Sa mère a été tuée par un camion américain juste le lendemain de la Libération. Puis son fils est né, handicapé. Quant il eut 6 ans, elle a perdu son mari et a dû cesser de travailler pour l'élever seule. Sa retraite est donc ridicule et elle s'inquiète de se voir vieillir sans savoir ce que son fils deviendra ensuite.
Racontant sa vie si difficile, la faim, la mort, la solitude, la maladie et le handicap, elle n'a jamais lâché son sourire si plein, celui de la Maman qui gère tout d'une main et de l'autre tout en s'occupant de ses enfants.
- Vous savez, Monsieur, la vie est belle, le soleil brille ! Regardez mon bébé, comme il est beau... C'est juste qu'il faudrait pas vieillir, c'est ça, le problème.
Je lui ai dit que sa vie ressemblait à un beau livre, à une grande histoire. Elle m'a répondu que si quelqu'un voulait l'écrire, il aurait de quoi faire !
J'ai pensé à Nicolas et à sa plume.
Il y a tant de choses à raconter, pour celui qui sait voir.
J'ai rencontré un jour quelqu'un qui m'a dit que Dieu n'était pas dans les grandes choses, mais dans les toutes petites. Qu'il aimait davantage les tout-petits que les puissants.
Je vois mal Dieu passer dans une émission de Télé-Réalité. Il est sans doute plutôt dans le coeur de cette dame de 78 ans.
Le coeur de...
Mais je ne lui ai pas demandé son prénom, et je ne lui ai pas parlé de Nicolas.
J'ai eu peur qu'elle croie que je la draguais.
J'ai fait un bisou sur le front de Patrick, j'ai salué la petite famille, et je suis parti.
Mais, depuis une semaine, j'y pense...
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