le blog de Firmin

17.6.07

Aimer son prochain ?

Si quelqu'un a fait les Hommes, qu'il me pardonne.
Et s'il n'existe pas, que les hommes qui viendront encore et nous jugeront demain me pardonnent.
Je vois bien qu'une vie entière ne m'a pas totalement permis de gagner mon combat.
J'ai lutté, non pour être moi-même mais pour devenir meilleur.
J'ai débarrassé mon coeur de ce qu'il tenait de l'animal et de la nature. Je l'ai pelé comme un oignon, pour le mettre à nu, peau après peau, pour désapprendre ce qu'on m'avait imposé malgré moi. J'ai mis mon coeur et mon être à nu pour ne lui repasser que des habits que j'avais choisis, moi-même, par mon propre jugement de ce qui me semblait juste.
J'ai renié mes croyances qui n'étaient que celles de mes parents et d'autres avant eux, j'ai tué en moi celui qu'on voulait que je sois, j'ai lavé ma conscience des superstitions et des préjugés, de toutes les choses inculquées, des conditionnements de mon milieu. J'ai cherché à renaître pour n'être que moi-même, inspiré par l'Humanité sans être façonné par elle, j'ai voulu extirper de ma culture tout ce qui était subi et non réfléchi. J'ai voulu, non seulement faire ce qui était juste, mais aussi le penser.

J'y ai profondément échoué.

Si l'homme que je suis devenu a su arracher le racisme de l'animal qu'il était, fuir la peur de Dieu et du jugement des voisins, si j'ai su mesurer la réalité avec une règle pour faire mentir mes passions, je n'ai pas pu enlever le pire.

J'ai été élevé à une époque où des choses étaient niées, beaucoup de choses. Un de ces tabous a fait souffrir des gens leur vie entière et en a fait tuer bien d'autres. Et pourtant, tout cela était injuste, tout cela était inhumain.
Ce dégoût d'autres hommes, de mes semblables, je le vois bien, je n'ai pas su le vaincre.

Aujourd'hui encore, je ressens une gêne, un terrible dégoût, viscéral, quand je vois deux hommes s'embrasser et s'enlacer.
Pourquoi ?
Il serait si facile d'accuser mon éducation...
Bien sûr, tant que l'on est enfant, on est la victime non consentante de ce que l'on nous a inculqué. On n'est pas responsable de ses opinions ni de ses actes. Mais il y a un jour où il faut être adulte et assumer à la fois ses sentiments et ses actions. Il y a un âge où l'on est censé avoir fait le tri dans le coffre de ses idées, et n'avoir gardé que ce que l'on croit juste.

Pourquoi n'ai-je donc pas éliminé en moi cette ignoble intolérance contre des êtres humains dont l'amour ne me cause pas le moindre préjudice ?

Je vous en prie, ne me croyez pas meilleur que je ne le suis. Soyez meilleurs que moi.

Un jour viendra où la sexualité des gens sera vraiment considérée comme un détail privé, personnel, intime. Ce jour-là, quelque soit le partenaire consentant avec lequel vous trouviez l'amour, tout le monde autour de vous en sera heureux pour vous. Personne ne vous demandera ce que vous faites dans l'intimité pour partager l'amour, pour en donner et en recevoir. Plus personne n'invoquera la sacro-sainte Nature pour vous condamner, comme s'il fallait en respecter toujours les règles.

Si être homosexuel était un crime contre la descendance, alors il faudrait aussi condamner les prêtres, les couples stériles et les vieilles filles.
Si être homosexuel était un crime contre la Nature, alors il faudrait abandonner la médecine, l'informatique, la gentillesse et la République.
Si être homosexuel était un crime contre la famille, alors condamnons à mort les gens infidèles, les célibataires et les couples divorcés.

Je me sers de ma tête puisque mon coeur est ici si mauvais conseiller.

On refuse le mariage des homosexuels de peur qu'ils puissent adopter des enfants. Mais depuis quand faut-il être marié pour adopter ? De nombreux célibataires obtiennent l'agrément chaque année. Cela n'a donc rien à voir. Aujourd'hui, un hétérosexuel, célibataire ou marié, peut adopter. Et un homosexuel, célibataire (ou marié un jour), ne le peut pas. Pourquoi donc refuser, de façon discriminatoire, un droit légitime à ces gens, alors que l'on s'oppose en réalité à un autre ?

Le mariage n'est plus, de nos jours, qu'un contrat d'amour. Il n'est plus la condition pour créer une famille, faire des enfants ni pour transmettre sa fortune. Il y a bien longtemps que le mariage ne sert plus à cela et que la société n'en fait qu'un symbole d'amour.
Dans ce cas, quel obstacle reste-t-il pour faire tomber une des dernières discriminations de notre République ?

J'ai vécu à une époque où l'homosexualité était un délit pour lequel on pouvait être puni. Pourtant, qui aurait pu venir invoquer un préjudice devant la justice ?
Puis ce fut une maladie. Cela faisait craindre la contagion, et chacun avait peur pour ses enfants.
On sait aujourd'hui que l'homosexualité est une simple orientation sexuelle, irréversible et liée à l'individu. Un homosexuel est ainsi, et ne peut devenir autre chose. De la même façon que je ne pourrais pas devenir homosexuel.
Avoir peur de l'homosexualité, c'est avoir peur de la contagion, c'est se croire vulnérable, croire que l'on peut « basculer ».
Est-ce cela qui se manifeste en moi lorsque je ressens du dégoût ?
Ou est-ce un sentiment inévitable, que l'homosexuel ressent lui aussi à l'évocation de l'amour hétérosexuel ?
Dans ce cas, un homme et une femme qui s'embrassent en public choquent autant les couples homosexuels qu'ils nous choquent eux-mêmes !

Bref, il est temps que ce que je porte en moi, malgré moi, disparaisse de la surface de la terre.
Croire qu'un homme n'en vaut pas un autre est toujours un crime contre l'Humanité. C'est la marque des idées à combattre.

Peut-être ne suis-je pas perdu...
Peut-être, avant que je parte, un de mes petits-enfants ou arrière petits-enfants, assumant ce qu'il sera peut-être, saura m'imposer la vérité.
Sans doute faudra-t-il que j'aie à choisir entre l'amour des miens et ce qui me reste d'animal pour choisir enfin le camp de l'Humanité, le camp des justes.

En souvenir de mon combat personnel, je serais heureux que d'autres se battent pour que cette intolérance qui n'a sans doute d'égale que le racisme disparaisse du coeur des hommes. Il faudra faire avancer tous les peuples, tant l'homosexualité est encore punie de mort dans de nombreux pays.
On m'a dit qu'un pays aussi proche de nous que le Maroc condamnait pénalement ce « crime », comme tous les autres pays musulmans. Les religions sont souvent les premières, alors qu'elles appellent l'homme à s'élever au-dessus de la Nature, à rejeter les actes dits « contre-nature ».
Combien de drames, combien de suicides, combien de souffrances ? Combien d'amours empêchées, combien de couples détruits ? Combien de massacres, combien de condamnations et d'éxécutions ?
Avez-vous vu ces policiers russes assister passivement à l'agression de gens en raison de leur inclinaison sexuelle ?
Mon coeur les comprenait, mais ma raison et ma soif de justice étaient du côté des victimes.

Quelle préhistoire dans mon esprit !
Je ne suis qu'un pauvre homme primitif, inapte au monde de demain, à ce monde qui sera plus juste et plus éclairé.

Que mon triste exemple vous serve.

Ne vous affirmez jamais « non-raciste », tolérant ni « moderne ». Car l'animal au fond de vous n'est jamais totalement assoupi.
Devenir un homme est un combat de toute la vie, jusqu'à la dernière minute.
Jusqu'à mon âge, vous trouverez au fond de votre coeur des scories qui vous feront honte et contre lesquelles vous devrez lutter pour faire votre part de la tâche humaine.

J'ai vu des gens très bien, parfaitement civilisés, redevenir des bêtes à la première rafale tirée, à la première bombe tombée. J'ai vu la guerre et je sais ce que sont les hommes quand l'animal rattrappe l'humain. J'ai vu l'animal au fond de l'Homme et je le vois aujourd'hui au fond de moi.
Ne faites jamais trop confiance au mince vernis que quelques siècles d'Histoire ont déposé sur ce que nous sommes vraiment.

Nous sommes au début de l'Histoire, et notre devoir est grand.
Pas seulement un devoir d'inventaire, mais un devoir de justice.

Car le seul vrai courage est de faire ce qui est juste.
Et mesurer la réalité avec notre raison est notre seule chance de résister à la bête qui pousse, encore et toujours, son museau au fond de notre coeur.

C'est pourquoi, si j'en ai l'occasion, je lèverai ma saloperie de carcasse et j'irai participer à toute manifestation qui clamera le droit des gens à aimer et épouser librement qui ils veulent.

Malgré mes sentiments injustes et pour leur tordre le cou.

7.6.07

Dire adieu

On a appris le décès de Jean-Claude Brialy.
Un monde fou à ses obsèques, tout le monde était là.
Gérard Jugnot, sans aucune tristesse dans la voix, a rappelé la blague du jour :
« Lui qui ne manquait jamais l'enterrement de personne, il est pas là ! »
Et de repartir vers l'église, le sourire aux lèvres. Ils avaient tous le sourire aux lèvres. Quel bel enterrement, que celui où les amis sont si nombreux, venus de partout et tous présents, heureux de se retrouver, une fois de plus, autour de vous et grâce à vous. Quel belle journée que celle où l'on mène son ami en terre, le sourire aux lèvres, avec le souvenir de toutes les bonnes blagues qu'on se faisait.
Le fraternité est un bien beau linceul.
Il se mérite et il faut y travailler.

Dans quelques jours, nous apprendrons le décès du Cardinal Lustiger. Découverte il y a à peine quelques mois, sa maladie ne fait plus l'objet de soins, et il est passé dire adieu à ses amis.
Il attend sereinement de rejoindre celui qu'il a prié sans jamais l'avoir vu. Croire est pour moi un mystère total.
Le Cardinal a une chance que peu d'hommes ont : il connaît l'heure de sa mort par avance, et il croit que Dieu l'attend. Quel confort !
Dire au revoir sans oublier personne, et partir sans l'appréhension de l'inconnu. C'est un luxe bien rare, et il semble que l'homme en soit conscient.

Quand mon père est mort, j'ai immédiatement songé que je n'avais pas assez profité de lui. J'ai regretté de ne pas avoir parlé davantage avec lui.
Avec le temps, j'ai vu tant de gens perdre leur père et penser cela, invariablement. Pourquoi est-ce une chose qui nous vient davantage à l'esprit pour un père que pour une mère ? Je l'ignore, mais cela semble bien être ainsi. On pleure l'amour défunt de sa mère, et les mots envolés de son père.

J'y repense, de la même façon aujourd'hui, lorsque je constate mon acharnement à transmettre, à vider mes poches pour ne rien emporter qui n'ait été partagé, qui n'ait servi.
Je ne suis pas le seul, évidemment.
Les vieux ont tous, quelque part, un texte commencé, un journal, des courriers jamais envoyés. Ils ont tous des heures à parler que personne ne vient écouter. Des souvenirs de guerre, les cicatrices d'un amour parti, la mémoire d'un autre monde, des idées sur celui qui vous attend, et aussi sur celui qui les attend.
Tous les vieux ont des choses à léguer dont personne ne veut s'encombrer, que personne ne se donnera la peine de venir chercher. Comme un vieux frigo dont même Emmaüs ne voudrait pas.
Et pourtant...

Je n'ai rien d'exceptionnel, à part un petit-fils qui a du talent pour comprendre, ressentir et écrire. Je n'ai rien d'extraordinaire, à part une vie longue, comme tous les vieux, et l'envie que cela serve à d'autres à souffrir moins.

Devient-on un maître au seuil de la mort, ou y tend-on toujours un peu plus au fil de la vie, sans jamais le devenir vraiment ?
La mort donne, seule, un sens à la vie.
Nous autres, les vieux, avons eu davantage de temps pour y penser. L'expérience n'est rien si l'on ne relit pas sa vie pour la comprendre.
Vivre mille choses n'apporte rien à celui qui les oublie aussitôt, croyant que la vie est un vent qui souffle. Mais n'en vivre que cent permet à celui qui cherche la Vérité de construire ce qu'il peut. Celui-là sera plus sage au seuil de la mort qu'au jour de sa naissance.
L'autre sera comme la mouche, condamnée à retaper mille fois la même vitre sans jamais avancer, sans jamais tirer de leçons.

Les vieux, nous ne servons peut-être qu'à cela. Pas à vivre des choses à votre place, bien sûr. Car les expériences des autres ne deviennent jamais les vôtres. Mais à vous aider à relire comme il faut les aléas de vos vies, en vous prêtant nos lunettes qui donnent un peu de recul sur les choses.

Retournez voir vos grands-parents, de sang ou de coeur. Adoptez-en si vous n'en avez pas.
On ne peut pas vivre avec juste des parents.
Écoutez leurs histoires, leurs radotages, leur énième version de leur guerre. Supportez qu'ils vous redisent combien la vie était meilleure avant, pourquoi il faut voter à droite et comment les Américains détraquent tout avec leurs fusées. Supportez-les car ils font partie de la vie et parce qu'ils vous précèdent sur un chemin que vous aurez à faire quoiqu'il arrive.

Nous seuls pouvons marcher devant vous sur le chemin. Vous nous regarderez vieillir toujours plus, vous nous verrez devenir cons, devenir les caricatures de ce que nous fûmes. Vous nous verrez partir, avec notre angoisse, notre sérénité ou notre soulagement.

Nous seuls pouvons vous apprendre à vieillir comme vous le souhaitez, par notre enseignement, qu'il soit volontaire ou pas.
Regarder ailleurs est vain, absolument vain.
Vous ne serez un jour plus sages que nous que parce que vous porterez en vous nos enseignements et notre souvenir.

Une bibliothèque qui brûle, c'est un peu moins grave quand on a tout lu.